L’impasse algérienne : rente, répression et fuite des enfants

12 septembre 2025

Il y a des mots qui sonnent comme des aveux tardifs. Quand le Front des forces socialistes (FFS), la plus ancienne formation d’opposition en Algérie, parle aujourd’hui d’« impasse multidimensionnelle », on pourrait presque sourire d’amertume : comme si cette impasse ne s’était pas dessinée depuis des décennies, comme si elle était le fruit d’un accident récent, et non l’ossature même du système qui nous gouverne depuis plus d’un demi-siècle. La veille de la rentrée sociale, le FFS s’est fendu d’une déclaration dense, sévère à l’égard du pouvoir actuel incarné par le duo Tebboune–Chanegriha. Il dénonce l’improvisation, la judiciarisation du politique, la fermeture des espaces publics, les lois liberticides. Mais le diagnostic, pour juste qu’il soit dans son constat de suffocation, évite soigneusement de nommer les véritables architectes de ce verrouillage : une caste militariste qui, depuis 1962, a confisqué l’État algérien comme on s’approprie un butin.

La critique du FFS prend acte d’une évidence : le système est fermé sur lui-même, l’Assemblée nationale devient un théâtre d’ombres où l’on reporte les sessions selon l’humeur du jour, la Constitution n’est plus qu’un texte malléable, plié et déplié au gré des caprices du moment. Mais dire cela sans rappeler que cette mécanique est le produit d’un choix fondateur – celui de la primauté de l’armée sur la souveraineté populaire – revient à masquer la profondeur du mal. Déjà, Lakhdar Bentobane reconnaissait, non sans amertume, que la révolution de 1954 avait été « le fait d’un groupe de militants qui ont dirigé ce peuple » et non l’expression pleine et entière de la volonté collective. Depuis, ce fil rouge n’a jamais été rompu : à chaque fois qu’une brèche démocratique s’est ouverte, le verrou des généraux s’est refermé, quitte à précipiter le pays dans la tragédie, comme ce fut le cas en 1992 lorsque l’on préféra la guerre civile à la reconnaissance de la souveraineté populaire.

Aujourd’hui, le pouvoir parle de « cohésion nationale » et de « vivre-ensemble », mais la réalité sociale est faite de fractures béantes : chômage massif, inflation qui dévore les salaires, dinar qui s’effondre, fuite éperdue de la jeunesse par la harga, au point que des adolescents à peine pubères prennent la mer dans des barques brinquebalantes, quitte à périr engloutis. Comment nommer un pays dont les enfants, au lieu de rêver de construire l’avenir sur leur sol, n’aspirent qu’à le fuir au prix de leur vie ? Comment ne pas voir que cette saignée démographique est la conséquence directe d’un système qui a déserté sa propre population, préférant pactiser avec les marchés extérieurs, vendre les gisements d’hydrocarbures, louer les puits du Sahara, plutôt que de bâtir une économie productive et souveraine ?

La dépendance aux hydrocarbures, souligne le FFS, est devenue une maladie chronique. Mais il ne suffit pas de dresser un constat. Ce n’est pas l’absence d’imagination économique qui étouffe l’Algérie : c’est la volonté systématique de maintenir l’économie comme instrument de rente et de domination. Le pouvoir n’a aucun intérêt à développer une économie diversifiée, car cela signifierait libérer des forces sociales autonomes, créer des classes moyennes indépendantes, donner à la jeunesse un horizon. Or, depuis des décennies, la survie du régime passe par l’asphyxie organisée de toute autonomie économique : dépendance aux importations, étouffement des initiatives locales, gestion bureaucratique et punitive.

Ce choix de l’atonie intérieure contraste avec l’agitation extérieure. Les mêmes dirigeants qui enferment les étudiants, interdisent des débats et saturent l’espace public de polémiques stériles, paradent dans les forums internationaux en annonçant des milliards de contrats conclus avec des multinationales comme ExxonMobil, Chevron, Halliburton. On parle de dizaines de milliards, de chiffres astronomiques proclamés avec emphase devant des caméras dociles. Mais qui a vu la couleur de ces milliards dans son quotidien ? Quel hôpital construit, quelle école rénovée, quel laboratoire financé ? Le peuple, lui, continue à faire ses courses avec un « cabas » chargé de produits importés, pendant que le Sahara est promis, morceau par morceau, aux nouveaux maîtres de l’Algérie : les parrains de la rente et leurs alliés étrangers. Les « avoirs du sang » – ces milliards accumulés au prix de la misère et de l’exil – dorment à l’étranger, gonflant les comptes dans les banques complices, tandis que les familles s’endettent pour offrir un repas de fête.

La société, quant à elle, est poussée à bout. La jeunesse issue du Hirak, celle qui avait réclamé pacifiquement un avenir démocratique, est aujourd’hui dispersée : une partie bâillonnée dans les geôles, une autre exilée, une troisième résignée. La montée des violences urbaines, la fuite des cerveaux, la banalisation de l’émigration clandestine ne sont pas des symptômes isolés mais les manifestations d’une pathologie politique : l’absence de confiance. Plus personne ne croit au langage du pouvoir. Et voilà que le FFS, à juste titre, parle de « refonder l’État » et appelle à un contrat social nouveau, fondé sur la primauté du droit, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice. Soit. Mais qui signera ce contrat ? Ceux qui verrouillent les serrures, ou ceux qui tentent de les forcer ?

Il faut oser aller plus loin que le simple appel au « dialogue national inclusif ». L’histoire récente de l’Algérie, de la répression du FIS au sabotage du Hirak, montre que cette caste militarisée ne négocie que lorsqu’elle se sait en péril. Or, aujourd’hui encore, elle continue d’étendre ses tentacules, de multiplier les mises en scène diplomatiques, de s’inventer une stature internationale pour masquer la désolation intérieure. Elle ne lâchera pas le pouvoir par vertu, mais seulement sous la contrainte d’un mouvement populaire irrésistible, porté par les étudiants, par les travailleurs précarisés, et par la diaspora qui, depuis Paris, Montréal ou Bruxelles, refuse de voir son pays se dissoudre dans la dépendance et l’autoritarisme.

La diaspora, justement, reste une force dormante mais décisive. Elle est aujourd’hui un foyer de réflexion, de critique et parfois de mobilisation. Elle a les moyens, les réseaux, les ressources intellectuelles pour briser le mur du silence que le régime érige autour du pays. Elle peut jouer le rôle de caisse de résonance, de relais international, mais aussi de laboratoire politique où s’expérimentent d’autres formes de gouvernance, plus transparentes, plus participatives. L’avenir de l’Algérie ne se construira pas seulement à Alger, Oran ou Constantine, mais aussi dans les quartiers populaires de Marseille, les universités de Paris, les usines de Montréal, là où battent encore les cœurs de ceux qui n’ont pas renoncé.

L’appel à un « pacte national » doit donc être entendu, mais il doit surtout être arraché des mains de ceux qui veulent le transformer en simple pacte de survie du régime. Il ne peut s’agir d’un nouveau compromis entre clans, mais d’une véritable révolution démocratique, pacifique et inclusive. Une révolte étudiante, comme le suggèrent certains, pourrait être l’étincelle : car les étudiants, par leur position de carrefour entre savoir et avenir, portent une puissance symbolique que ni les chars ni les lois liberticides ne peuvent étouffer. C’est cette énergie qu’il faut transformer en projet politique, en un élan qui oblige les tenants du verrouillage à reculer.

En vérité, la question posée par le FFS – « où va l’Algérie ? » – n’a de réponse que si l’on admet enfin que le pays n’ira nulle part tant qu’il sera tenu en otage par ceux qui ont bâti leur fortune et leur pouvoir sur le sang des Algériens. Les accords annoncés en grande pompe avec ExxonMobil et consorts ne sont que des miroirs aux alouettes : on ne construit pas un avenir en hypothéquant les nappes du Sahara pour prolonger un règne. On ne restaure pas la légitimité politique en arrêtant des adolescents qui rêvent de Barcelone plutôt que de Bab El Oued. On n’assure pas la souveraineté en adaptant la Constitution comme un chiffon de cuisine.

Le véritable « contrat refondateur » ne peut être signé que par le peuple lui-même, dans un processus où les voix longtemps bâillonnées – les jeunes du Hirak, les syndicalistes, les exilés, les intellectuels libres, les sages qui refusent de se vendre – trouvent un espace de parole et de décision. La transition dont l’Algérie a besoin ne se fera pas par décret, ni par un dialogue entre des partis domestiqués. Elle suppose une rébellion civique capable de fissurer le mur, de desserrer l’étau, de faire sauter le verrou des généraux qui tiennent le pays par la gorge.

Le temps des demi-mesures est passé, dit le FFS. Nous ne pouvons qu’acquiescer. Mais alors il faut dire les choses clairement : la crise n’est pas seulement multidimensionnelle, elle est systémique ; elle ne se résout pas par des « réajustements », mais par une rupture. Tout le reste n’est que mise en scène. Tant que le pouvoir militarisé fera de l’Algérie une caisse noire au service d’intérêts extérieurs et une prison pour ses enfants, il n’y aura ni paix sociale ni dignité retrouvée. L’heure n’est pas au compromis de façade : elle est à la réappropriation du destin national par ceux qui en sont les véritables héritiers, les citoyens eux-mêmes.

Khaled Boulaziz