1967 : Nasser, le baathisme et la mère de toutes les défaites

7 juin 2026
9 min de lecture|1 661 mots

Juin 1967 ne fut pas seulement une défaite militaire. Ce fut un effondrement de civilisation politique, une faillite des régimes qui prétendaient parler au nom de la Palestine, de l’unité arabe et de la dignité retrouvée. En six jours, l’Égypte de Nasser, la Syrie baathiste et la Jordanie virent s’écrouler le théâtre des slogans, des uniformes et des communiqués triomphants. La nation arabo-musulmane entra alors dans une longue nuit dont les Palestiniens paient encore le prix : occupation, dépossession, blocus, massacres, colonisation et abandon.

La guerre des Six Jours ne fut pas seulement remportée par Israël ; elle fut rendue possible par l’impréparation, la vanité et l’autoritarisme des régimes arabes. Nasser avait promis la libération, mais son armée fut surprise, désorganisée, détruite au sol. Les baathistes avaient promis la renaissance arabe, mais ils livrèrent la surenchère, la division et le culte de l’appareil. Derrière les discours de feu se trouvait une réalité glaciale : des États sans liberté intérieure, des armées minées par la peur, des peuples condamnés à applaudir des décisions qu’ils ne contrôlaient pas.

C’est là que commence la mère de toutes les défaites.

Nasser, l’homme aux deux mille discours, avait fait de la parole une arme, puis une prison. Il parlait de dignité, de libération, d’unité arabe, de Palestine, mais son pouvoir reposait aussi sur la répression, l’élimination des oppositions et l’édification d’un État sécuritaire dont le monde arabe ne s’est jamais vraiment libéré. Des leaders de l’opposition furent emprisonnés, brisés, exécutés ou réduits au silence au nom de la révolution. Ce modèle — parti unique, armée politique, police omniprésente, culte du chef, tribunaux d’exception, peur organisée — devint l’un des piliers meurtriers de la gouvernance arabe moderne. La défaite de 1967 ne fut donc pas seulement celle d’une armée ; elle fut aussi celle d’un système qui avait détruit la vérité avant de perdre la guerre.

La responsabilité de Nasser ne peut être diluée dans les seules circonstances internationales. Certes, Israël mena une guerre fulgurante, avec une stratégie froide, une supériorité opérationnelle et un soutien occidental qui ne disait pas toujours son nom. Certes, le projet sioniste avait déjà imposé aux Palestiniens la Nakba de 1948, puis poursuivait son expansion par la logique du fait accompli. Certes, l’État israélien sut transformer la peur en doctrine militaire, puis la victoire en occupation durable. Mais aucune de ces vérités ne dispense les régimes arabes d’un examen impitoyable. L’ennemi était redoutable ; les dirigeants arabes furent tragiquement médiocres.

Au centre de la défaite, se trouvait la confusion entre mobilisation populaire et préparation réelle. Les foules étaient chauffées par des discours de revanche, les journaux annonçaient la fin prochaine d’Israël, les radios promettaient l’entrée triomphale à Tel-Aviv. Mais derrière le théâtre verbal se cachait un vide stratégique. On brandissait la Palestine comme étendard, alors que l’on n’avait pas construit l’outil nécessaire pour la défendre. On parlait de guerre totale avec des armées désorganisées. On invoquait l’honneur arabe avec des états-majors divisés. On dénonçait l’impérialisme, souvent à juste titre, mais on oubliait que l’anti-impérialisme sans discipline, sans science, sans production, sans institutions et sans liberté intérieure n’est qu’une posture.

La Syrie baathiste porte, elle aussi, une responsabilité centrale. Le baathisme avait promis la renaissance arabe ; il livra trop souvent la dictature, la surenchère et l’aventure. Dans la Syrie des années 1960, les slogans révolutionnaires masquaient les luttes de factions. La Palestine était utilisée comme capital symbolique dans les compétitions de légitimité entre régimes arabes. Chacun voulait apparaître plus radical que l’autre, plus pur, plus combattant, plus révolutionnaire. Cette surenchère ouvrit la route à la catastrophe. Les régimes rivalisaient de mots, mais non de sérieux. Ils avaient militarisé la langue avant d’avoir organisé la défense.

Le 6 juin 1967, lorsque l’ampleur de l’effondrement devint visible, le monde arabe fut brutalement réveillé de son propre mirage. En quelques heures, l’aviation égyptienne avait été décapitée. En quelques jours, le Sinaï fut perdu, Gaza occupée, la Cisjordanie et Jérusalem-Est arrachées, le Golan conquis. Ce ne fut pas seulement une défaite territoriale. Ce fut une défaite de l’imaginaire politique arabe. L’idée que le verbe suffisait à produire la puissance fut pulvérisée. L’idée que l’unité pouvait être proclamée sans institutions fut démasquée. L’idée que la Palestine pouvait être libérée par des régimes qui opprimaient leurs propres peuples fut exposée dans toute sa contradiction.

Comment libérer Jérusalem quand Le Caire, Damas et Bagdad étouffent leurs citoyens ? Comment vaincre un adversaire discipliné quand l’armée devient une cour de courtisans ? Comment défendre la Palestine quand la cause palestinienne sert d’écran de fumée à l’autoritarisme ? La défaite de 1967 révéla une loi cruelle : un peuple privé de liberté intérieure ne produit pas durablement la libération extérieure. Les régimes qui humilient leurs sociétés finissent par humilier leurs armées. Les États qui détruisent la critique détruisent leur capacité d’apprendre. Les chefs qui confondent loyauté et compétence préparent eux-mêmes leurs défaites.

La Palestine paya le prix le plus lourd. Les Palestiniens furent pris entre la brutalité coloniale israélienne et l’impuissance cynique des régimes arabes. Après 1967, l’occupation s’enracina. Les colonies se multiplièrent. Jérusalem-Est fut annexée de fait. Gaza fut enfermée dans une longue histoire de domination, de bombardements et d’asphyxie. La Cisjordanie fut morcelée, quadrillée, surveillée. Le droit international fut piétiné, pendant que les puissances occidentales distribuaient sermons humanitaires et protections diplomatiques selon leurs intérêts. Le Palestinien devint l’homme que tout le monde invoque et que presque personne ne protège réellement.

Transformer 1967 en simple procès contre Nasser serait pourtant une faute. L’État israélien fit de sa victoire une architecture d’occupation. Il ne vainquit pas seulement des armées ; il plaça des peuples sous contrôle. Il convertit la conquête militaire en système juridique, sécuritaire, démographique et territorial. La violence de 1967 se prolonge dans chaque terre confisquée, chaque maison détruite, chaque enfant palestinien né sous occupation, chaque famille de Gaza condamnée à survivre entre ruines et blocus. L’histoire ne peut pas séparer la défaite arabe de la domination israélienne : l’une ouvrit la porte, l’autre s’y installa.

Mais la fidélité à la Palestine exige la lucidité. Elle exige de cesser de fabriquer des mythes consolateurs. La défaite ne vint pas seulement de la force de l’ennemi ; elle vint aussi de la faiblesse organisée de nos propres régimes. Les peuples arabes furent invités à applaudir au lieu de participer, à croire au lieu de contrôler, à mourir au lieu de décider. On leur donna des hymnes, des portraits, des uniformes, des communiqués triomphants. On ne leur donna pas des institutions libres, des armées responsables, des économies solides, des universités autonomes, une presse capable de dire la vérité avant que la catastrophe n’arrive.

Juin 1967 demeure donc une leçon brûlante. Il ne suffit pas de haïr l’injustice pour la vaincre. Il ne suffit pas de dénoncer le colonialisme pour construire la liberté. Il ne suffit pas de proclamer l’unité arabe pour produire une stratégie commune. La Palestine n’a pas besoin de tribuns ivres d’eux-mêmes ; elle a besoin d’une puissance morale, politique, économique, diplomatique et populaire. Elle a besoin de sociétés debout, pas de peuples domestiqués. Elle a besoin d’États qui respectent leurs citoyens autant qu’ils prétendent défendre Jérusalem.

La mère de toutes les défaites n’est pas seulement derrière nous. Elle continue chaque fois qu’un régime arabe transforme la Palestine en slogan et son peuple en décor. Elle continue chaque fois qu’un dirigeant préfère la survie de son pouvoir à la dignité de la nation. Elle continue chaque fois que l’on confond résistance et gesticulation, mémoire et propagande, courage et théâtre. Elle continue chaque fois que l’on crie contre l’ennemi extérieur pour mieux faire taire l’opposition intérieure.

Nasser perdit en 1967 parce qu’il avait cru que l’histoire pardonnerait l’écart entre la parole et la réalité. Les baathistes ouvrirent la route de la débâcle parce qu’ils avaient remplacé la renaissance par le parti, la nation par l’appareil, la libération par la surenchère. L’État israélien, lui, profita de cette faillite pour imposer une domination dont les Palestiniens subissent encore la cruauté. C’est cette double vérité qu’il faut avoir le courage de porter : l’ennemi colonial est coupable de ses crimes, mais les dirigeants arabes sont coupables d’avoir conduit leurs peuples désarmés vers le désastre.

La Palestine mérite mieux que nos excuses. Elle mérite mieux que nos défaites recyclées en discours. Elle mérite une lucidité sans pitié, une mémoire sans mensonge et une politique qui ne trahisse plus jamais le sang versé en son nom.

Khaled Boulaziz

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