Sarajevo mon amour, l’Occident mon erreur : Enquête sur une barbarie d’une autre dimension

La réalité dépasse souvent la fiction — et ce dont nous sommes témoins ici, c’est l’effondrement moral d’un Occident qui se disait porteur de civilisation, de droits-humains et de progrès. Que signifie aujourd’hui la notion même d’« humanité » quand des touristes fortunés paient pour devenir « tireurs d’élite » dans un bastion assiégé, en pleine guerre, pour le seul plaisir de presser la gâchette sur des civils ? C’est ce que révèle l’enquête des procureurs de Milan : des ressortissants italiens — et probablement d’autres pays occidentaux — auraient, pendant le siège de Sarajevo (1992-1996), versé de l’argent à des soldats serbes de Bosnie pour être transportés dans les collines surplombant la ville et prendre pour cible des habitants au hasard. (*)

Décadence d’un Occident sans boussole
Nous parlons ici non d’un simple crime de guerre — déjà monstrueux — mais d’un marché perverti de la mort, d’un tourisme macabre qui s’ajoute à l’horreur du conflit. Cela signifie que certains des « civils sécurisés » — ceux que les conventions internationales protègent — deviennent des « cibles payantes ». Cela signifie que ceux qui avaient les moyens de voyager, de vivre dans l’abondance, ont choisi de transformer un théâtre de souffrance humaine en terrain de loisir meurtrier. Voici l’Occident qu’on nous vendaient : libre, éclairé, respectueux de la vie. Et voici l’Occident tel qu’il se manifeste : prédateur, blasé, dépourvu d’éthique.

Ce phénomène dévoile une double faillite : celle de l’individu — capable de réduire à néant la vie d’un autre pour le frisson ou la photo — et celle de toute une culture qui a laissé se développer l’idée que la guerre peut être un « divertissement extrême ». Loin d’être un simple « excès individuel », il s’agit d’un symptôme. D’un symptôme d’un monde occidental qui banalise la violence, qui la consomme – littéralement – comme on consomme une aventure extrême, un safari. Le terme « sniper tourism » évoqué dans l’article n’est pas une hyperbole, mais un diagnostic glaçant.

Barbarie organisée sous couvert de « liberté »
Nous sommes à un tournant où « liberté » se mue en licence, où « voyage » se transforme en chasse, où « témoin » se convertit en acteur de la barbarie. Les Italiens évoqués dans l’enquête — et d’autres ressortissants occidentaux — ne cherchaient pas à défendre une cause. Selon la plainte déposée à Milan, « ils étaient riches, fans d’armes, peut-être adeptes de stands de tir ou de safaris en Afrique », et ont rejoint le front « pour le plaisir personnel ». En ce sens, la barbarie est retournée contre ses propres prétentions : l’Occident se croyait le garant du droit et du respect de la vie et il s’avère être le fournisseur de clients pour la mort.

Et qui a-t-on visé ? Pour la plupart, des innocents. Des habitants de Sarajevo vivaient dans une ville assiégée : des enfants, des civils, des familles. Les snipers étaient l’un des éléments les plus redoutés du siège, tirant de façon aléatoire, comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo misérable. Les collines autour de Sarajevo, le boulevard renommé « Sniper Alley » — jadis symbole de l’inhumanité du conflit — se sont trouvées instrumentalisées pour servir un nouvel enjeu : le tourisme mortifère.

Une responsabilité collective occidentale
Il ne s’agit pas seulement de quelques déments anonymes. Il s’agit de sociétés qui produisent une culture de l’arme, de la consommation extrême, d’un voyeurisme de la violence. Il s’agit probablement de complicités diverses – logistiques, financières, morales – qui ont permis cet abject commerce. Que font les États, que font les sociétés civiles, quand ce genre de monstruosité peut survenir ? L’enquête de Milan est un début — il faudra identifier les coupables, les juger, et surtout, remonter les filières. Mais au-delà des individus, c’est une culture qu’il faut interroger.

Car si des citoyens occidentaux peuvent aller payer à tuer des civils dans une guerre étrangère pour le plaisir, cela signifie que notre entendement de la guerre, de la souffrance, de l’altérité est aujourd’hui en ruine. L’Occident se moque de son propre récit : humaniste, progressiste, respectueux des vies humaines. Le cynisme, l’indifférence, la marchandisation de la mort sont devenus des symptômes culturels à ne plus ignorer.

Pour un réveil moral urgent
Nous devons exiger un réveil moral. Il faut que les institutions judiciaires — nationales et internationales — montrent que nul n’est au-dessus du droit (y compris les « touristes de la guerre »). Il faut que la justice se fasse, que les structures qui ont permis ce trafic de la mort soient démantelées, que les chaînes de responsabilités (financement, accompagnement, logistique) soient mises à nu. Mais plus encore, il faut un débat public. Comment des sociétés prétendument civilisées en arrivent-elles à commercialiser la mort ? Quelle culture permet de considérer un être humain comme cible payante, et la guerre comme un terrain de loisir ?

L’éducation, les médias, les imaginaires collectifs doivent changer. Il faut dénoncer la banalisation de l’arme, le glissement de la violence en spectacle, l’insensibilité des élites. Les drames de Sarajevo, les milliers de morts, ne doivent pas devenir un terrain à sensations pour touristes de l’horreur. Le fait que l’enquête accuse que des ressortissants occidentaux aient pu se comporter ainsi pose une question fondamentale : la « barbarie » n’est pas seulement le fait des adversaires étrangers, mais aussi potentiellement de nous-mêmes.

La honte à porter
Nous vivons à une époque où la jouissance de la violence s’achète, où la guerre se consomme. C’est une honte pour l’Occident — car il ne s’agit pas d’un acte isolé, mais d’un symptôme. Le mur de la civilisation tremble quand des riches «chasseurs de civils» agissent aussi librement. Si l’on ne réagit pas, on normalisera davantage de ces horreurs. On laissera le privilège se transformer en licence de tuer. Et c’est nous qui aurons signé notre propre déchéance.

L’enquête de Milan doit être un signal d’alarme : pour la justice, oui, mais aussi pour l’éthique. Pour dire : non, la mort n’est pas un service à la carte. Non, la guerre n’est pas une aventure pour millionnaires. Non, l’Occident ne peut pas continuer à se croire ailleurs que dans cette dérive. Car la barbarie ne vient pas toujours d’un ennemi lointain : parfois elle prend forme dans le miroir de nos sociétés.

khaled Boulaziz

(*) Milan prosecutors investigate alleged ‘sniper tourism’ during Bosnian war | Bosnia and Herzegovina | The Guardian