La colère qui traverse les villes marocaines — de Rabat à Casablanca, d’Agadir à Oujda — n’est pas un simple spasme générationnel ; c’est la facture d’un compromis autoritaire fondé sur la vitrine (méga-événements, marketing territorial) et la pénurie (hôpitaux, écoles, emplois). La séquence s’ouvre sur un symbole insoutenable : des décès en série de femmes enceintes à l’hôpital Hassan II d’Agadir, catalyseur d’un mouvement GenZ 212 né sur TikTok/Discord, qui réclame des biens publics élémentaires et se heurte à une gestion d’ordre public (arrestations massives, dispersion préventive) plutôt qu’à une réponse sociale structurée. Les chiffres et les scènes parlent : des dizaines à plus d’une centaine d’interpellations à Rabat et ailleurs ; dans certaines villes, des heurts et des incendies ; un blessé grave à Oujda ; et une rhétorique gouvernementale oscillant entre appel au dialogue et célébration d’une “réaction équilibrée” des forces de l’ordre.
Sur le fond, la revendication est limpide : santé, éducation, emplois. Le déclencheur est sanitaire (maternités en déshérence), la trame est socio-économique (chômage des jeunes, sous-dotation chronique du secteur public), et l’horizon est politique (dignité, justice sociale), avec des slogans qui convoquent la mémoire de 2011. Dans l’immédiat, les autorités multiplient enquêtes internes, limogeages, promesses d’investissements hospitaliers — réponses conjoncturelles qui ne corrigent ni l’architecture budgétaire ni la hiérarchie des priorités (capex d’image vs capex sociaux).
Algérie : le miroir déformant, mais familier
La comparaison avec l’Algérie s’impose moins par amour du parallèle que par la proximité des logiques : deux régimes qui ont consolidé leur stabilité sur l’“encadrement” de la rue, l’économie de rente (hydrocarbures là, tourisme/immobilier/flux extérieurs ici), la centralisation des décisions et l’inflation des narratifs de grandeur nationale. En Algérie, le Hirak (2019-2021) a montré la profondeur d’une demande de refondation civique ; la réponse s’est refermée sur une recentralisation politico-sécuritaire, la judiciarisation du dissentiment et la mise au pas du champ médiatique. Au Maroc, l’onde GenZ 212 rappelle que la jeunesse, hyper-connectée, recompose les répertoires d’action : le local part d’un hôpital saturé, le national agrège éducation et emploi, le politique rejaillit par capillarité. Dans les deux pays, la tentation du “policing first” est forte : intercepter, empêcher, dissuader — souvent plus vite que réallouer, recruter, réformer.
Trois angles de corrélation
- La fabrique de la pénurie publique : Quand l’État consacre ses marges à la scène (CAN, Mondial 2030, diplomatie événementielle) ou à la rente (subventions, clientèles), il affame sa coulisse : services de première ligne, maintenance, RH. Au Maroc, l’indignation liée aux huit décès maternels se transforme en acte d’accusation contre une décennie de sous-investissement hospitalier ; les promesses de “missions de terrain” ressemblent à des rustines sur une fuite structurelle. En Algérie, l’hôpital public, l’école et l’université endurent les mêmes spirales de désaffection, malgré une ressource fiscale hydrocarbure qui devrait sécuriser le socle social. Le résultat, des deux côtés, c’est l’exil (médical, scolaire, professionnel) des classes moyennes et l’abandon de fait des plus modestes.
- Le réflexe d’ordre comme politique sociale par défaut : Au Maroc, la séquence rabatie — arrestations préventives, dispersion, communication de fermeté — se lit comme une externalisation policière d’une crise sanitaire et éducative. En Algérie, la “solution d’ordre” a également servi d’antidote au Hirak, puis à toute réarticulation autonome de la société civile. Or l’ordre ne produit pas de soignants, de professeurs, d’ingénieurs hospitaliers ; il ne remplace ni une chaîne d’approvisionnement, ni une gouvernance locale. Il achète du temps, rarement du consentement.
- La génération comme nouvelle opposition diffuse : Ni partis, ni syndicats, ni notables : la GenZ 212 au Maroc emprunte les voies horizontales du numérique, joue l’éclatement géographique, revendique le social avant le partisan — et recompose malgré elle un espace politique. L’Algérie a connu cette force diffuse : du balcon au stade, du live Facebook au cortège, la génération 2019 a fait sauter les verrous symboliques. Les régimes ont appris à dissiper ; la jeunesse apprend à durer. Ici comme là-bas, l’enjeu n’est pas la rue “chaude” d’un week-end, mais l’institutionnalisation d’un rapport de force sur les budgets, les priorités, les indicateurs de résultats.
Ce que révèle le Maroc — et ce que l’Algérie devrait entendre
Priorités budgétaires : un État se juge par ses files d’attente à l’hôpital et son taux d’encadrement scolaire, pas par la brillance de ses stades ou l’épaisseur de ses communiqués. La séquence marocaine expose l’addition politique des arbitrages “vitrine”. L’Algérie, tentée par l’infrastructure-show, devrait y voir un avertissement : la légitimité se déprécie quand le quotidien se délite.
Responsabilité administrative : limoger un directeur d’hôpital est un signal ; reconstruire une chaîne d’achat, de maintenance et de supervision, c’est une réforme. Les deux régimes excellent dans le symbole punitif, peinent dans la re-ingénierie opérationnelle.
Coût politique de la répression “préventive” : arrêter avant de discuter, c’est aliéné avant de gouverner. À court terme, cela disperse ; à moyen terme, cela agrège des colères autrefois disjointes (santé, éducation, emploi) en récit commun d’injustice.
Risque de contagion régionale : les jeunesses maghrébines se regardent, se copient, s’inspirent. En 2011 comme en 2019, les slogans traversent les frontières plus vite que les ministres. Réprimer localement, c’est souvent médiatiser régionalement.
La jeunesse comme audit public
La nouveauté n’est pas que les jeunes protestent ; c’est qu’ils audient l’État à partir d’un cahier des charges minimal : ne pas mourir en accouchant faute d’équipement ; apprendre dans des classes dignes ; espérer un emploi qui ne passe pas par la médiation d’un notable. Au Maroc, GenZ 212 met à nu la tension entre communication et service. En Algérie, l’apaisement durable ne viendra ni d’un récit héroïque recyclé ni d’une surenchère d’ordre, mais d’une politique du réel : réaffecter, recruter, rendre des comptes.
L’autoritarisme maghrébin a longtemps vécu d’un équilibre entre rente, prestige et police. La génération Z, de Casablanca à Alger, réécrit la formule : biens publics d’abord, le reste ensuite. Et si le pouvoir refuse, la rue reviendra — plus sociale, plus têtue, plus comparatrice. Les faits, déjà, lui donnent raison.
Khaled Boulaziz

