La Tunisie dérive, son capitaine s’isole, et dans son désespoir, il a trouvé un port d’attache : Téhéran. Kaïs Saïed, jadis professeur de droit constitutionnel se rêvant sauveur d’une révolution à l’agonie, n’est plus qu’un autocrate hagard, enfermé dans ses certitudes, acculé par ses échecs intérieurs et ses faux pas diplomatiques. Ce n’est pas un hasard si l’homme de Carthage a choisi d’ouvrir ses bras aux mollahs iraniens. Car l’isolement appelle toujours la fuite en avant, et celle-ci prend aujourd’hui les couleurs les plus sinistres : celles d’un régime théocratique qui a détruit de l’intérieur la société persane et qui rêve d’exporter son chaos au monde arabe.
Depuis 2021, Saïed a méthodiquement piétiné les acquis fragiles du printemps tunisien. Dissolution du Parlement, marginalisation des partis, arrestations en cascade d’opposants, d’avocats, de journalistes : l’appareil répressif est redevenu ce qu’il fut sous Ben Ali, un instrument docile entre les mains d’un pouvoir solitaire. Mais la brutalité du régime ne suffit pas à masquer l’évidence : la Tunisie est au bord du gouffre, étranglée par une crise économique et sociale sans issue. Le chômage étouffe la jeunesse, les départs clandestins vers l’Europe se multiplient, et la colère gronde. Face à cet abîme, Saïed cherche une échappatoire. Et il l’a trouvée dans la rhétorique enflammée d’un panarabisme dépassé et dans l’étreinte glaciale de la République islamique d’Iran.
La scène a valeur de symbole : alors que les navires de la « Global Sumud Flotilla » accostent à Tunis sous les drones assassins attribués à Israël, Kaïs Saïed reçoit Abbas Araghtchi, ministre iranien des affaires étrangères, comme si l’avenir de la Tunisie devait se sceller à l’ombre des ayatollahs. Les communiqués officiels parlent de coopération économique, scientifique, culturelle ; mais derrière le vernis diplomatique se dessine une alliance de survie, celle d’un autocrate marginalisé qui se tourne vers un régime honni pour se donner une stature. À défaut de légitimité interne, il mise sur l’illusion d’un front anti-sioniste pour regagner une aura perdue.
Mais Téhéran n’est pas un allié désintéressé. L’Iran est ce dévoreur silencieux qui s’est acharné contre toutes les sociétés arabes qu’il a touchées. En Irak, il a infiltré l’État jusqu’à le vider de sa substance. En Syrie, il a nourri la guerre civile par ses milices et ses dogmes. Au Liban, il a transformé le pays du Cèdre en un champ de ruines tenu en otage par le Hezbollah. Au Yémen, il alimente un conflit interminable, sacrifiant des générations entières sur l’autel de ses ambitions régionales. Partout, l’Iran n’apporte que la discorde, la division confessionnelle, la servitude politique. Et voilà que Kaïs Saïed, au lieu de défendre la fragile souveraineté tunisienne, tend la main à ce fossoyeur du monde arabe.
Mais il n’est pas seul dans ce naufrage. La caste militariste d’Alger, experte en camouflage idéologique, veille à couvrir et protéger le président tunisien, car son isolement ressemble étrangement au leur. Les généraux algériens se drapent de la même rhétorique « anti-impérialiste » pour masquer leur propre faillite économique et morale. Ils savent que si Saïed tombe, c’est toute une façade régionale de « résistance » qui s’effondre, révélant le vide abyssal de leurs discours. Ainsi, Alger encourage ce rapprochement tunisien avec Téhéran, espérant que la bannière d’un pseudo front panarabe anti-occidental suffira à dissimuler leurs propres compromissions avec les puissances étrangères, leurs contrats opaques et leur incapacité à nourrir leur peuple autrement que par le gaz.
L’argument invoqué est connu : la Palestine, Gaza, la dénonciation des crimes israéliens. Certes, l’horreur infligée au peuple palestinien est une plaie ouverte. Mais qu’a donc produit la République islamique, sinon une instrumentalisation cynique de ce drame pour mieux masquer sa propre tyrannie ? L’Iran combattra, dit-on, « l’Occident jusqu’au dernier Arabe ». Et Alger, complice muet, préfère voir la Tunisie s’aligner sur Téhéran plutôt que de réclamer une véritable démocratisation qui mettrait en danger son propre régime. La Tunisie devient ainsi le miroir complaisant d’une Algérie militarisée : répression intérieure, isolement extérieur, slogans creux pour masquer le désastre social.
Or cette fuite en avant aggrave l’isolement de tous. Déjà, les États-Unis brandissent la menace de sanctions. Déjà, les capitales européennes observent avec effroi le spectacle d’un président tunisien qui, au lieu de réformer son économie et d’apaiser sa société, se réfugie dans des diatribes surannées et dans une diplomatie aventureuse. Mais derrière Tunis, c’est Alger qui se cache, espérant que la chute de l’un ne précipitera pas l’autre.
La Tunisie méritait mieux. Elle fut, un temps, l’espoir d’un monde arabe aspirant à la démocratie. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un pion sur l’échiquier des forces qui l’instrumentalisent : l’Europe qui veut contenir ses migrants, les bailleurs qui exigent l’austérité, l’Iran qui la drape de slogans pour mieux la soumettre, et l’Algérie militariste qui l’étouffe de sa protection toxique. Saïed prétend incarner la souveraineté retrouvée. Il n’incarne que la servitude volontaire, l’isolement suicidaire, et la fuite vers un allié dont l’histoire prouve qu’il détruit tout ce qu’il touche — sous l’œil complice de ses parrains d’Alger.
Khaled Boulaziz

