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Moyen-Orient

Al-Azhar ou la liturgie du silence

26 octobre 2025

Le cheikh d’Al-Azhar, Ahmed el-Tayeb, s’avance encore, drapĂ© dans son turban blanc, avec cette lenteur d’apparat propre aux dignitaires qu’aucun cri n’atteint plus. Il parle de paix, d’unitĂ©, d’éducation, de rationalitĂ©. Il parle de tout — sauf de Gaza. Pendant que les enfants boivent l’eau saumĂątre des puits creusĂ©s entre les ruines, pendant que les mĂšres hurlent sans sĂ©pulture, il remercie le marĂ©chal Sissi de son « rĂŽle historique et courageux ». L’Égypte, dit-il, protĂšge la cause palestinienne. Mais de quelle protection parle-t-il ? De ces chars alignĂ©s devant Rafah ? De ces camions d’aide retenus au nom de la sĂ©curitĂ© ? De ces convois d’eau qui pourrissent au soleil du dĂ©sert ? Gaza agonise derriĂšre une porte Ă©gyptienne, et l’imam, lui, bĂ©nit le gardien de cette porte.

Ce n’est pas un homme d’esprit qu’on entend lĂ , c’est un prĂȘtre du pouvoir. Un fonctionnaire de Dieu Ă  gages d’État. Il a choisi son camp depuis longtemps, le jour de juillet 2013 oĂč, dans la chaleur Ă©touffante du Caire, il s’est tenu, impassible, aux cĂŽtĂ©s du gĂ©nĂ©ral Sissi, quand celui-ci renversa le prĂ©sident Ă©lu, Mohamed Morsi. Ce jour-lĂ , l’imam d’Al-Azhar n’a pas dit un mot. Il n’a pas criĂ© contre le sang versĂ© sur la place Rabaa. Il n’a pas rĂ©citĂ© une priĂšre pour les martyrs fusillĂ©s au matin. Il a simplement offert sa prĂ©sence — prĂ©sence bĂ©nissante, prĂ©sence caution. C’est cela, le visage du religieux domestiquĂ© : un silence au service du sabre.

Depuis, il a perfectionnĂ© l’art de l’hypocrisie liturgique. Chaque fois qu’un peuple s’étrangle, il parle de patience. Chaque fois qu’un tyran s’élĂšve, il parle de sagesse. Aujourd’hui, alors que Gaza se consume depuis deux ans dans une guerre d’anĂ©antissement, il trouve encore les mots pour louer le prĂ©sident, mais aucun pour nommer le crime. Son institution publie des communiquĂ©s, puis les efface. Elle condamne timidement, puis se rĂ©tracte. Elle tremble non devant Dieu, mais devant le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres. Ainsi va la religion d’État : on y prie selon le protocole, on y parle selon l’intĂ©rĂȘt, on y bĂ©nit selon le grade.

Le peuple simple, celui qui prie dans les ruelles, celui qui croit encore que le turban protĂšge la vĂ©ritĂ©, ne sait pas que derriĂšre les murs de marbre d’Al-Azhar, la foi est administrĂ©e comme une entreprise publique. Les cheikhs signent des lettres au prĂ©sident comme des fonctionnaires signent des bilans ; ils remercient, fĂ©licitent, saluent, enchaĂźnent les formules vides comme des psaumes bureaucratiques. Le sang de Gaza ne tache pas leurs doigts : il n’atteint pas les gants blancs de la diplomatie religieuse. L’eau qui manque aux enfants n’éclabousse pas leurs ablutions. Et le siĂšge de deux millions d’ñmes devient, dans leur langue polie, une « crise humanitaire » dont on parlera « avec discernement ».

Mais il faut dire les mots nus : l’imam d’Al-Azhar a trahi. Il a trahi le sens mĂȘme du Coran qu’il enseigne, ce Coran qui ordonne de soutenir l’opprimĂ©, de rompre le pain, de secourir la veuve, de libĂ©rer le captif. Il a trahi les martyrs du Caire et ceux de Gaza. Il a troquĂ© la voix prophĂ©tique contre la rhĂ©torique d’État. Il parle comme on signe un contrat : avec prudence, avec calcul, avec flatterie. DerriĂšre chaque verset qu’il cite se devine la main du pouvoir qui le paie. DerriĂšre chaque priĂšre, un communiquĂ© officiel.

Qu’il se taise encore, alors. Qu’il continue de louer le marĂ©chal qui ferme la frontiĂšre et d’honorer les banquets oĂč l’on cĂ©lĂšbre la paix pendant qu’un peuple crĂšve de faim. Car l’Histoire, elle, n’oubliera pas. Elle n’oubliera pas que pendant deux ans de siĂšge, pendant deux ans de famine et de carnage, l’homme censĂ© parler au nom de l’islam n’a pas su faire entrer une seule bouteille d’eau Ă  Gaza. Elle retiendra cette image infĂąme : un imam assis sous les lustres de la capitale administrative, remerciant un soldat pour avoir affamĂ© un peuple. Ce n’est plus de la lĂąchetĂ©, c’est une liturgie de la trahison.

Et peut-ĂȘtre qu’un jour, quand les pierres de Gaza redeviendront vivantes, quand les enfants ressuscitĂ©s du siĂšge demanderont : « OĂč Ă©taient nos frĂšres d’Égypte ? », quelqu’un leur dira la vĂ©ritĂ© : qu’ils Ă©taient lĂ , en Égypte, Ă  rĂ©citer des priĂšres d’allĂ©geance pendant que le dĂ©sert se fermait sur la mer. Et que parmi eux, le plus savant, le plus honorĂ©, le plus couvert de titres, s’appelait Ahmed el-Tayeb, le cheikh d’Al-Azhar, imam du silence et clerc du sabre.

Khaled Boulaziz

Moyen-Orient