Ports algériens, un gardien obligatoire sur chaque bateau : la grande comédie militariste

En Algérie, l’absurde n’est jamais une déviation : c’est la règle, c’est la méthode, c’est la respiration même du régime. Voilà que la caste militariste, dans son génie bureaucratique, a trouvé la parade ultime à la harga : imposer un gardien obligatoire sur chaque bateau quittant les ports du pays. Comme si un uniforme supplémentaire pouvait retenir l’océan. Comme si un sifflet, un carnet et une casquette pouvaient suffire à dissuader une jeunesse entière de prendre le large. Comme si, face à l’hémorragie démographique, il suffisait d’ajouter une sentinelle pour soigner la plaie béante.

C’est la même logique que sur nos routes. À chaque virage meurtrier, au lieu de redresser la chaussée, d’installer des protections, de repenser l’infrastructure, on construit un hôpital au bord de la falaise. Plutôt que d’empêcher l’accident, on aménage la morgue. Plutôt que d’éviter la tragédie, on en fait une administration. Ici, c’est la même chose : au lieu de reconstruire le pays, on place un gardien de plus sur le quai.

Imaginons la scène : un vieux cargo rouillé s’apprête à lever l’ancre. Le capitaine, usé par trente ans de navigation et de pots-de-vin, signe ses papiers. À côté de lui, un « gardien obligatoire », uniforme mal taillé, moustache réglementaire, carnet à la main. Il regarde la mer avec la gravité d’un prophète de pacotille. Sa mission ? Empêcher les enfants de grimper à bord. Comme si sept gamins qui ont traversé la Méditerranée clandestinement pouvaient être arrêtés par un fonctionnaire payé au SMIG. Comme si l’envie de fuir se dissipait devant un képi.

Le ridicule de cette mesure ne choque plus personne. On s’y habitue, comme on s’habitue aux files d’attente interminables, aux coupures d’eau, aux hôpitaux sans médicaments. On vit dans une absurdité normalisée. Le pouvoir décide, la société encaisse, et chacun improvise sa survie. L’Algérie est devenue une vaste pièce de théâtre de l’absurde où l’on place des pansements sur des amputations, des verrous sur des portes déjà ouvertes, des gardiens sur des bateaux qui fuient de toute part.

Car le problème n’est pas le quai, ni le port, ni même le bateau. Le problème est le pays tout entier. Ces jeunes ne fuient pas les docks, ils fuient une vie étouffée, un horizon bouché, un avenir confisqué par une caste militaire qui s’est installée à perpétuité. Mais pour les généraux, la cause n’est jamais interne : c’est la faute des « réseaux sociaux », de « l’étranger », des « médias hostiles ». Alors ils fabriquent une réponse grotesque : un gardien par bateau.

On imagine déjà les communiqués officiels : « Grâce à la vigilance de nos gardiens héroïques, aucune barque n’a quitté le port cette semaine ! » On imagine les cérémonies où l’on décorera ces cerbères des quais pour avoir empêché un adolescent de grimper dans une cale. On imagine les discours triomphants sur la « stabilité retrouvée ». Pendant ce temps, les jeunes inventeront d’autres chemins, d’autres ruses, d’autres ports. Car la harga n’est pas une fissure qu’on colmate : c’est une marée qui emporte tout.

Cette mesure grotesque ressemble à ces pancartes plantées sur les routes : « Prudence, virage dangereux ». Le virage ne change pas, l’asphalte reste meurtrier, mais la responsabilité est transférée au conducteur. De la même manière, la caste militariste transfère la responsabilité aux familles, aux enfants, aux réseaux sociaux, à « l’étranger ». Jamais à elle-même. Jamais à son incapacité à construire un pays. Jamais à sa gloutonnerie qui dévore les richesses et ne laisse que des ruines.

Le gardien obligatoire sur chaque bateau, c’est le symbole parfait d’un régime qui ne sait rien réparer. Il ne sait que surveiller, contrôler, punir. Il ne construit pas de routes, il érige des casernes. Il ne crée pas d’emplois, il fabrique des lois d’exception. Il ne donne pas d’avenir, il distribue des interdictions de sortie. La mer devient alors l’unique échappatoire. Et plus on multiplie les gardiens, plus on multiplie le désir de fuite.

La satire, ici, n’est même plus un exercice littéraire : c’est la réalité elle-même qui est caricature. Le pouvoir écrit ses propres blagues, avec une gravité militaire qui les rend encore plus grotesques. Comme ces panneaux « route glissante » plantés après chaque accident, ces hôpitaux inaugurés avec des banderoles patriotiques au bord des virages, comme si la mort était un chantier public. L’Algérie de 2025, c’est cela : une nation où l’on soigne les conséquences pour ne jamais affronter les causes.

Les sept mineurs qui ont traversé la mer l’ont compris. Leur geste, devenu viral, a montré qu’il existe une sortie, une brèche, une échappée. Le pouvoir peut bien placer un gardien par bateau, un soldat par quai, un fonctionnaire par rame : la jeunesse trouvera toujours la faille. Car on ne retient pas un peuple avec des cadenas. On ne retient pas une génération avec des sifflets. On ne retient pas la mer.

En vérité, ces gardiens obligatoires ne surveilleront rien. Ils seront les figurants d’une farce bureaucratique. Ils pointeront des papiers, ils rédigeront des rapports, ils recevront des ordres contradictoires. Et pendant ce temps, les barques continueront de partir, de nuit, de jour, d’Algérie, d’Oran, de Skikda. La harga est un exode silencieux, une insurrection sans slogans, une révolution sans drapeaux. Elle ne se combat pas avec des gardiens, elle se combat avec un avenir. Or l’avenir, la caste militariste l’a confisqué.

Alors oui, qu’ils placent un gardien sur chaque bateau, un militaire à chaque carrefour, un policier derrière chaque étudiant. Cela ne changera rien. Car le vrai virage à reconstruire, ce n’est pas celui des routes ni celui des ports. C’est le virage politique, celui qu’ils refusent depuis soixante ans. Tant qu’ils l’ignoreront, les hôpitaux pousseront au bord des falaises, et les barques continueront de tracer leur sillage de défi dans la nuit méditerranéenne.

Khaled Boulaziz