Tout le monde s’agite et s’excite autour du dernier ouvrage de Kamel Daoud, où le divin, ainsi que ses créatures, sont soumis à une critique acerbe et mordante. Cependant, il serait réducteur, et presque indécent, d’extraire le drame qui se déploie dans le narratif de la violence inouïe qu’a subie l’Algérie durant l’occupation française. Cette déferlante, dont les échos résonnent terriblement dans les dires des personnages du livre, infuse chaque page de son récit d’une douleur incommensurable et d’une complexité désarmante.
Dans son dernier opus littéraire, Houris, l’illustre Kamel Daoud s’engage dans une exploration labyrinthique des méandres tortueux de la mémoire collective algérienne. Cependant, il commet une bévue d’une gravité abyssale, susceptible d’entacher irréversiblement la crédibilité de son récit.
L’erreur, d’une ampleur pour le moins déconcertante, consiste à inscrire le massacre de Had Chekala, wilaya de Relizane dans les annales comme ayant eu lieu le 31 décembre 1999, alors que la réalité historique exige avec force de le situer entre le 30 décembre 1997 et le 3 janvier 1998. C’est impardonnable pour Daoud, surtout lorsque cet événement est clé au récit.
Le réalisme magique, cette esthétique littéraire que Daoud semble aspirer à insuffler dans son ouvrage, ne saurait se construire sur les décombres de la véracité historique. En intercalant des dates erronées à cette tragédie essentielle, l’auteur n’affaiblit pas seulement l’impact émotionnel de son témoignage ; il sape également le respect fondamental qui est dû à la mémoire des victimes et aux souffrances endurées par des générations entières. Loin de rehausser l’attrait narratif de son récit, cette inexactitude historique jette un voile de doute sur l’authenticité de l’ensemble du récit.
La voix principale qui porte ce témoignage, et qui mériterait d’être l’emblème de la rigueur, est celle de Fadjr, cette survivante du massacre. À travers son récit, elle déploie une palette de détails d’une minutie vertigineuse, évoquant les événements tragiques qui ont coûté la vie à cent mille âmes. Ce chiffre, dans son horreur, transcende l’individu pour toucher à l’humanité dans son ensemble. La dévotion de Fadjr à relater les faits avec précision devrait être le modèle à suivre, mais la confusion engendrée par Daoud pour le lecteur jette une ombre sur son témoignage. Quand les dates ne coïncident pas, le message est déformé et la portée de l’horreur historique se voit diluée.
Il s’avère impératif de rappeler que l’écriture sur des événements d’une telle tragédie, aussi déchirants que les massacres survenus durant la guerre civile algérienne, impose une obligation morale de fidélité inébranlable aux faits. Les écrivains, en tant que dépositaires des récits qui tracent les contours de l’identité nationale, doivent naviguer avec la plus extrême précaution lorsqu’ils traitent des strates profondes de la mémoire collective. Chaque inexactitude, chaque approximation, a le potentiel de raviver des blessures encore béantes et d’éroder la confiance du public.
Cette erreur de chronologie dans Houris se présente comme un miroir déformant, illustrant les périls inhérents à une narration qui s’efforce de marier réalité et fiction sans la rigueur nécessaire. Pour réussir dans l’art du réalisme magique, il est crucial de conserver une base solide de faits historiques, tels des fondements inébranlables sur lesquels édifier un édifice narratif. L’écrivain, dans son rôle d’archiviste des émotions, doit également endosser celui de conservateur de la vérité, afin de rendre hommage aux voix des victimes et à leurs luttes.
Il est par ailleurs nécessaire de s’interroger sur l’impact que ces inexactitudes peuvent exercer sur les lecteurs peu familiarisés avec les événements historiques. Pour ceux qui se tournent vers la littérature comme un moyen d’appréhender le passé, des erreurs aussi flagrantes que celles-ci risquent non seulement de déformer la perception d’événements cruciaux, mais aussi d’obscurcir la mémoire collective. En tant qu’écrivain, la responsabilité ne se limite pas à l’art d’écrire ; elle s’étend à l’impératif éthique d’assurer la véracité des faits.
En outre, cette situation jette pareillement le discrédit sur les membres du jury du Prix Goncourt, qui semblent négliger les détails cruciaux, pourvu qu’il y ait une critique de l’Algérie. Cela soulève des questions acerbes sur le processus de sélection et sur l’importance accordée à la véracité historique par ceux qui se donnent pour mission de célébrer l’excellence littéraire. Un prix de cette envergure devrait incarner la quintessence de l’excellence dans la narration ; cependant, lorsqu’il privilégie des œuvres qui semblent se moquer des faits au profit d’une critique acerbe, il compromet sa propre légitimité.
En conclusion, l’erreur de Kamel Daoud dans Houris ne saurait être réduite à une simple méprise temporelle, mais s’affirme comme un cri d’alarme pour tous les écrivains audacieux qui osent aborder les histoires émanant des profondeurs de la mémoire collective et de l’histoire tumultueuse d’un peuple.
La mémoire, bien plus qu’un simple outil de narration, constitue le cœur même de l’identité culturelle. Dans un contexte aussi chargé que celui de la guerre civile algérienne, chaque mot, chaque date, doit être choisi avec soin, et la vérité historique doit toujours primer sur les élans créatifs.
Khaled Boulaziz