La jeunesse algérienne prisonnière d’une élite fossilisée

Code communal et de wilaya : Un ancien ministre, âgé de 91 ans, président de la commission chargée du chantier.

En Algérie, les vastes étendues de sable et les pics majestueux de l’Atlas racontent une profonde fracture entre deux mondes : celui de la jeunesse ardente, impatiente, et celui d’une caste militaire vieillissante, fossilisée. Là réside le paradoxe et la tragédie de cette nation. Ce pays, le plus vaste d’Afrique, est animé par la vitalité de sa jeunesse, qui représente près de 75 % de sa population. Et pourtant, il demeure enchaîné, figé dans une stase imposée par une élite militaire vieillissante, réminiscence d’une ère révolutionnaire aujourd’hui, obsolète, gouvernant avec une main de fer, dévastatrice. Ce contraste va au-delà de la simple opposition entre la jeunesse et la vieillesse ; c’est un combat entre la vitalité et la décomposition, entre le présent, avide de changement, et le passé, qui refuse de lâcher prise. C’est là le cœur même de la misère algérienne, l’essence de sa douleur actuelle.

Il y a longtemps, alors que l’encre de l’indépendance était encore fraîche, les chefs militaires algériens étaient célébrés comme des libérateurs, des héros d’une époque illuminée par l’idéalisme de l’émancipation. Mais avec le passage des années, cette élite glorieuse s’est pétrifiée en une relique, s’accrochant non aux idéaux de liberté, mais aux structures rigides d’un paradigme soviétique révolu. Les idéaux, jadis éclatants comme la rosée du matin, se sont durcis en lois de fer imposées par un régime sclérosé. Tandis que le monde moderne progresse, l’Algérie se voit contrainte de s’accrocher aux échos d’une guerre froide qui s’est achevée il y a des décennies. Ces corridors du pouvoir, qui autrefois vibraient d’espoirs et de promesses, se sont transformés en labyrinthes obscurs, résonnant uniquement des pas de ceux pour qui le changement est devenu une menace, pour qui le progrès est l’ultime danger.

Cette caste dirigeante, assez âgée pour se rappeler des guerres que la jeunesse algérienne ne connaît qu’à travers les livres d’histoire, reste le gardien vigilant de sa vision étriquée. Cette vision est celle d’une immobilité figée, d’une terre statufiée dans le fer du pouvoir militaire. Ce sont des reliques – des monuments mortels d’un passé glorieux, mais aveugles aux aspirations de ceux qu’ils gouvernent. Imaginez, si vous le voulez bien, une forteresse antique érigée en plein désert, avec des murs imposants et impénétrables. Mais ces murs ne sont pas faits de pierre ; ils sont faits de stagnation, de peur, d’une volonté acharnée d’empêcher que les vents ne balayent la poussière soigneusement conservée d’un passé figé. Derrière ces murs, l’espoir clignote et vacille comme une braise privée d’air, à peine capable de survivre sous le poids d’un système inadapté aux ambitions de la nouvelle génération.

Pour la jeunesse, l’Algérie est un pays à la fois familier et étranger. Elle voit le monde extérieur – ses technologies, ses libertés, son rythme effréné – mais elle se sent piégée dans un système anachronique qui répond à ses ambitions par le silence. Ces jeunes, qui sont l’avenir du pays, sont accueillis par une répression calme et étouffante, leurs voix avalées par un paysage de lois formulées par des hommes dont le temps s’épuise mais dont l’emprise reste de fer. Les jeunes Algériens, désormais habitués à internet, aux nouvelles idées, aux visions de liberté et de réforme, se heurtent à un système absurde qui ne comprend ni n’approuve leurs rêves. Pour eux, les protocoles rigides de l’État sont des chaînes, obsolètes et insupportables. Imaginez la puissance d’une vague piégée dans un bocal scellé ; l’énergie, le désir, l’espoir de cette jeunesse sont forcés de survivre dans un cadre oppressif qui ne peut plus les contenir. Combien de temps encore avant que ce bocal n’explose ?

Certains diront toutefois que c’est une forme de stabilité. Que cet ordre, aussi rance soit-il, vaut mieux que les incertitudes du bouleversement. Ils affirment que cette vieille garde, malgré ses défauts, apporte au moins une certaine sécurité. Mais cette stabilité est un cruel mirage, car ce n’est pas la stabilité d’une société dynamique et prospère. C’est la stabilité du tombeau, un genre de silence inquiétant où le progrès est enseveli aux côtés de l’espoir, où les ambitions reposent aux côtés des rêves fanés d’une génération forcée d’obéir à des lois venues d’un autre temps. Cette « stabilité » n’est pas un signe de force, mais le témoignage d’une mort de la possibilité, de la paralysie du progrès. C’est un musée de misères, soigneusement entretenu par ceux dont l’unique expertise est la préservation d’un ordre morne.

Considérez aussi l’absurdité de l’alignement actuel de l’Algérie sur la scène internationale. Dans un monde où même les régimes les plus traditionnels se sont, au minimum, adaptés aux rapides courants du changement global, l’Algérie s’accroche à une identité qui semble figée dans une photographie des années 1960, inchangée malgré la marche implacable du temps. L’élite militaire conserve un mode de gouvernance inspiré du modèle soviétique, qui, autrefois, pouvait offrir une certaine promesse dans la ferveur idéologique du vingtième siècle, mais qui, aujourd’hui, paraît tragiquement déplacé. Tandis que le monde entre dans une ère numérique où l’adaptabilité est synonyme de survie, l’Algérie demeure figée dans un style de gouvernance qui ressemble plus à une relique historique qu’à une administration moderne.

Les jeunes voient cela, bien sûr. Ils en font l’expérience chaque jour, pris dans un système qui ne les sert pas mais exige leur silencieuse obéissance. Nombreux sont ceux qui rêvent de s’échapper, de trouver une raison d’être au-delà des frontières algériennes. Et pourtant, pour ceux qui restent, c’est une vie de désespoir silencieux, de talents non exploités, de voix étouffées. Les esprits les plus brillants, ceux qui, autrement, seraient les futurs leaders, innovateurs, et penseurs de l’Algérie, sont forcés de contempler leurs rêves se consumer lentement sous le poids d’un régime inébranlable. Il n’y a pas d’opportunité ici, seulement la compréhension solennelle que, tant que cette vieille garde demeurera, les promesses de leur jeunesse resteront inaccessibles, sacrifiées à l’orgueil têtu de ceux qui refusent de céder le pouvoir.

Au final, l’Algérie se tient au bord d’un précipice. C’est un pays dont l’avenir est lié à sa jeunesse, mais qui reste emprisonné dans la poigne d’un passé révolu, un pays dont le présent est marqué par les échecs de son passé. Combien de temps, se demande-t-on, cet équilibre fragile pourra-t-il tenir ? Combien de temps avant que la vague de la jeunesse ne brise les murs de cette antique forteresse, éclatant le silence par le rugissement de voix qui refusent désormais d’être ignorées ? L’avenir de l’Algérie repose sur le fil du rasoir. C’est un choix entre une nation renouvelée ou une nation résignée à l’obscurité de son passé – un choix qu’il est impossible de différer, car le temps n’attend personne, pas même ceux qui croient en être les maîtres.

Khaled Boulaziz