Introduction
La question sanitaire ne relève jamais exclusivement de la médecine. Elle engage une conception de l’État, une hiérarchie des priorités publiques et une certaine idée de la citoyenneté. Dans une société politiquement constituée, l’accès à la santé, à l’alimentation, aux soins préventifs et aux médicaments essentiels ne peut être traité comme une simple affaire individuelle ou marchande. Il constitue l’un des fondements matériels de l’appartenance républicaine.
Dans le contexte algérien, la fragilisation de la santé publique doit être analysée comme un symptôme politique. Elle révèle moins une insuffisance technique qu’une crise profonde de l’allocation des ressources, de la responsabilité institutionnelle et de la légitimité de l’État. Lorsque des familles recourent massivement aux pharmacies, aux compléments alimentaires ou à des solutions privées pour compenser les insuffisances de l’alimentation, de la prévention et de l’hôpital public, ce n’est pas seulement le système de santé qui vacille : c’est le contrat social lui-même qui se défait.
La pharmacie devient alors un lieu politique paradoxal. Elle est à la fois l’espace où se manifeste la détresse quotidienne des citoyens et le dernier point de contact avec une promesse d’État social affaiblie. Elle ne remplace ni l’hôpital, ni l’école, ni la politique nutritionnelle, ni la justice sociale ; elle signale plutôt leur insuffisance. C’est dans cet écart entre la promesse républicaine et l’expérience vécue de la précarité que se situe le cœur du problème.
L’enjeu est donc de comprendre comment une République peut continuer à se dire souveraine lorsque la santé de sa population devient secondaire face à la centralité du dispositif sécuritaire. La tension entre la pharmacie du peuple et la République des casernes n’est pas seulement une image polémique ; elle désigne un conflit structurel entre deux rationalités de gouvernement : l’une orientée vers la protection sociale des citoyens, l’autre vers la reproduction d’un pouvoir militarisé.
1. La santé comme critère de légitimité politique
La légitimité d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à contrôler un territoire, à organiser des élections ou à maintenir l’ordre. Elle se mesure aussi à sa capacité à préserver les conditions élémentaires de la vie sociale. La santé publique est, à cet égard, un indicateur fondamental de la qualité politique d’un régime.
Dans une perspective républicaine, le citoyen n’est pas seulement un sujet soumis à l’autorité de l’État ; il est membre d’une communauté politique qui lui garantit des droits. Parmi ces droits, la santé occupe une place centrale, car elle conditionne l’exercice de tous les autres. Un individu affaibli par la maladie, la malnutrition ou l’absence de soins ne peut participer pleinement à la vie civique, économique et sociale.
L’anémie, les carences nutritionnelles, la fatigue chronique, la difficulté d’accès aux soins ou la dépendance croissante à des produits pharmaceutiques de substitution ne doivent donc pas être interprétées comme des phénomènes isolés. Elles relèvent d’une économie politique de la vulnérabilité. Elles expriment les effets concrets d’un ordre social dans lequel une partie de la population doit compenser par ses propres moyens les défaillances de l’action publique.
L’Organisation mondiale de la santé rappelle que l’anémie affecte le bien-être, la productivité, les trajectoires familiales, les issues de grossesse et le développement cognitif et moteur des enfants ; elle la qualifie encore de préoccupation majeure de santé publique.
Cette donnée est décisive : la santé nutritionnelle ne concerne pas seulement les individus ; elle engage l’avenir démographique, éducatif et économique d’un pays.
Dans le cas algérien, la question devient donc politique : comment expliquer que l’État dispose de ressources significatives, notamment issues de la rente énergétique, mais peine à construire un système de santé, de prévention et de nutrition capable de protéger durablement les populations les plus vulnérables ?
2. La pharmacie comme symptôme de l’échec de l’État social
Le recours accru aux pharmacies et aux compléments alimentaires peut être interprété comme un phénomène social révélateur. En apparence, il traduit une attention croissante à la santé individuelle. Mais, dans un contexte de précarisation, il peut aussi indiquer une stratégie de survie. La pilule, la vitamine ou le supplément deviennent alors des substituts imparfaits à une politique publique absente ou insuffisante.
L’État social repose sur une idée simple : certains biens ne peuvent être abandonnés aux seules capacités individuelles d’achat. L’alimentation, la santé, l’éducation, le logement et la sécurité sociale doivent faire l’objet d’une solidarité organisée. Lorsque cette solidarité s’affaiblit, les citoyens sont renvoyés à des solutions fragmentaires, privées et souvent inégalitaires.
La pharmacie incarne précisément cette contradiction. Elle donne accès à des produits qui peuvent soulager, corriger certaines carences ou accompagner un traitement. Mais elle ne peut pas résoudre les causes structurelles de la maladie sociale : pauvreté, alimentation insuffisante, inégalités territoriales, affaiblissement de l’hôpital public, pénuries, inflation, chômage et absence de politiques préventives robustes.
Une société dans laquelle la santé se privatise progressivement devient une société dans laquelle l’égalité républicaine se vide de sa substance. Ceux qui disposent de ressources peuvent consulter, se supplémenter, voyager pour se soigner ou recourir au secteur privé. Les autres attendent, renoncent, improvisent ou s’endettent. L’inégalité sanitaire devient ainsi l’une des formes les plus brutales de l’inégalité politique.
Ce phénomène n’est pas seulement médical ; il est moral. Il signifie que la vie des citoyens n’est pas également protégée. Or une République ne peut durablement se maintenir si elle transforme l’accès à la santé en privilège social ou en faveur administrative.
3. Militarisation budgétaire et arbitrage politique des ressources
Toute politique publique suppose un arbitrage. Un budget national n’est jamais neutre : il exprime une hiérarchie de valeurs. Ce qu’un État finance massivement indique ce qu’il considère comme prioritaire. Ce qu’il néglige révèle, inversement, les formes de vie qu’il accepte de fragiliser.
Dans cette perspective, la centralité des dépenses militaires en Algérie soulève une question politique majeure. Selon les données de la Banque mondiale issues de la base SIPRI, les dépenses militaires algériennes atteignent environ 21,8 milliards de dollars courants en 2024. (World Bank Open Data) Un tel niveau de dépense ne peut être compris uniquement comme un choix technique de défense nationale ; il doit être analysé comme un choix de société.
La question n’est pas de nier la nécessité d’une défense nationale. Tout État souverain doit assurer la protection de son territoire. Mais le problème apparaît lorsque la logique sécuritaire devient le principe organisateur de l’État lui-même, au détriment des politiques sociales, sanitaires, éducatives et économiques. Une défense nationale légitime protège le peuple ; une militarisation de l’État finit par protéger le pouvoir contre le peuple.
Le budget militaire devient alors un révélateur de la structure réelle du régime. Il montre si l’État conçoit la sécurité comme sécurité humaine — santé, alimentation, logement, éducation, travail, dignité — ou comme sécurité institutionnelle centrée sur la préservation des appareils coercitifs.
Dans une perspective démocratique, la sécurité ne peut être réduite aux armes. Une population malade, appauvrie, humiliée ou privée d’avenir n’est pas une population sécurisée. La véritable sécurité nationale commence par la capacité d’un État à protéger les corps, les droits et les conditions de vie de ses citoyens.
4. De l’État protecteur à l’État sécuritaire
L’un des paradoxes de l’État postcolonial algérien tient à la transformation progressive d’une légitimité de libération en légitimité de contrôle. L’État issu de l’indépendance s’est historiquement présenté comme le garant de la souveraineté nationale, de la justice sociale et de la dignité retrouvée. Mais cette promesse s’est trouvée affaiblie par la consolidation d’un pouvoir centralisé, opaque et largement structuré par une rationalité sécuritaire.
La République des casernes ne désigne pas seulement la présence de militaires dans l’espace politique. Elle renvoie à une forme de gouvernement où les priorités civiles sont subordonnées aux impératifs de l’appareil sécuritaire. Dans un tel système, la société est moins considérée comme un corps politique souverain que comme une population à surveiller, encadrer et discipliner.
Cette logique produit une inversion du sens républicain. Au lieu que l’État serve les citoyens, les citoyens deviennent les sujets d’un ordre institutionnel qui exige obéissance, silence et résignation. La santé publique, dans ce cadre, est reléguée au rang de dépense secondaire, tandis que la stabilité du régime devient l’objectif central.
La critique politique ne consiste donc pas à opposer abstraitement civils et militaires. Elle consiste à poser une question de souveraineté : qui décide de l’usage des ressources nationales ? Au nom de qui ? Selon quelles procédures ? Avec quels mécanismes de contrôle démocratique ? Sans réponse claire à ces questions, l’État cesse d’être l’expression de la volonté générale et devient l’instrument d’une minorité organisée.
5. Santé publique et biopolitique de l’abandon
La santé est aussi un lieu de pouvoir. Michel Foucault a montré que l’État moderne ne gouverne pas seulement par la loi ou la répression, mais aussi par la gestion des populations, des corps, des risques et des normes de vie. Dans cette perspective, la question sanitaire révèle la manière dont un pouvoir décide quelles vies doivent être protégées, quelles souffrances peuvent être rendues invisibles et quels groupes sociaux peuvent être abandonnés à leur vulnérabilité.
Dans le cas algérien, l’insuffisance des politiques de prévention, les inégalités d’accès aux soins et la dégradation de la confiance dans les institutions sanitaires peuvent être interprétées comme les signes d’une biopolitique de l’abandon. L’État ne disparaît pas ; il demeure puissant, présent, parfois intrusif. Mais sa puissance ne se manifeste pas prioritairement dans la protection sociale. Elle se manifeste davantage dans le contrôle, la surveillance et la reproduction de l’ordre politique.
C’est précisément cette dissociation qui nourrit la crise de légitimité. Un État capable de mobiliser des moyens considérables pour sa sécurité mais incapable de garantir une santé publique digne produit une contradiction morale difficilement soutenable. Il demande aux citoyens loyauté et patience, mais ne leur assure pas toujours les conditions minimales de la dignité matérielle.
La maladie sociale devient ainsi une forme de vérité politique. Elle révèle ce que les discours officiels cherchent parfois à masquer : la distance entre la rhétorique de l’État social et l’expérience quotidienne des citoyens.
6. La République sociale contre la République patrimoniale
Une République authentique repose sur l’impersonnalité des institutions, l’égalité devant la loi et la priorité donnée au bien commun. À l’inverse, un État patrimonial fonctionne par captation, privilège, proximité avec les centres du pouvoir et distribution sélective des ressources.
La crise sanitaire et sociale algérienne doit être comprise à partir de cette opposition. Lorsque l’accès aux soins, aux opportunités économiques, à l’administration ou à la protection sociale dépend de réseaux informels, de positions sociales ou de relations de pouvoir, la République recule. Elle ne disparaît pas formellement, mais elle se transforme en façade institutionnelle.
La République sociale suppose que les ressources nationales soient orientées vers la construction d’une égalité réelle. Cela implique des hôpitaux publics fonctionnels, des politiques nutritionnelles sérieuses, une école capable de réduire les inégalités, une administration responsable, une justice indépendante et une transparence budgétaire effective.
La République patrimoniale, au contraire, organise la rareté pour les uns et la protection pour les autres. Elle entretient une économie politique de la dépendance : dépendance aux subventions, aux autorisations, aux réseaux, aux décisions opaques. Dans un tel système, la santé du peuple devient un coût, tandis que la sécurité du régime devient un investissement.
C’est cette inversion qu’il faut politiquement nommer. Le problème n’est pas seulement que l’hôpital manque de moyens ; c’est que l’ordre budgétaire et institutionnel révèle une conception hiérarchisée de la vie nationale.
7. Pour une réorientation démocratique des priorités nationales
La réponse à cette crise ne peut se limiter à des mesures ponctuelles. Elle exige une réorientation profonde des priorités publiques. Une politique sanitaire sérieuse devrait d’abord reconnaître que la santé ne commence pas à l’hôpital, mais dans les conditions sociales de la vie : alimentation, eau, logement, revenu, éducation, prévention, environnement et accès territorial aux soins.
Elle suppose ensuite une transparence des données. Une société ne peut pas traiter ses problèmes si elle ne peut pas les mesurer librement. Les enquêtes nutritionnelles, les statistiques de santé publique, les données hospitalières et les indicateurs de pauvreté doivent être accessibles, discutés et soumis au contrôle scientifique. Le silence statistique est une forme de gouvernement : il rend invisibles les souffrances et empêche la délibération démocratique.
Elle exige également un contrôle parlementaire et citoyen des grands choix budgétaires. Dans une République, le budget militaire, comme tout autre budget, doit pouvoir être débattu. Il ne peut être placé hors du champ de la critique au nom d’un patriotisme abstrait. Le patriotisme démocratique ne consiste pas à sacraliser l’appareil sécuritaire ; il consiste à défendre les conditions concrètes de la dignité nationale.
Enfin, la refondation de la santé publique doit être liée à une démocratisation de l’État. Sans justice indépendante, sans presse libre, sans syndicats autonomes, sans associations capables d’agir et sans citoyens protégés dans leur droit à la critique, les politiques publiques restent vulnérables à l’opacité, au clientélisme et à l’inefficacité.
Conclusion
La pharmacie du peuple et la République des casernes symbolisent deux visions antagonistes de l’État. La première renvoie à la vie quotidienne des citoyens, à leurs corps fatigués, à leurs inquiétudes ordinaires, à leur recherche de soins, de nourriture et de dignité. La seconde renvoie à un ordre politique où la sécurité du régime prime sur la sécurité sociale du peuple.
Le problème algérien n’est donc pas seulement sanitaire. Il est républicain. Il concerne la finalité même de l’État. Un État peut-il encore se dire national s’il protège davantage ses appareils que ses citoyens ? Peut-il encore se dire souverain si sa population doit chercher dans la pharmacie ce qu’elle ne trouve plus dans la politique publique ? Peut-il encore se dire social si la santé devient une charge individuelle plutôt qu’un droit collectif ?
La réponse démocratique consiste à réaffirmer une évidence trop souvent oubliée : la souveraineté nationale n’a de sens que si elle se traduit par la souveraineté populaire. Or la souveraineté populaire ne se limite pas au vote ; elle suppose que les ressources du pays soient orientées vers la vie, la santé, l’éducation, la justice et l’avenir des citoyens.
L’Algérie ne manque pas seulement de réformes sectorielles. Elle a besoin d’une refondation politique de ses priorités. Tant que l’État investira davantage dans la reproduction de sa puissance coercitive que dans la protection effective de sa population, la crise sanitaire restera le miroir d’une crise plus profonde : celle d’une République confisquée, où le peuple demeure proclamé souverain mais traité comme administré, surveillé et abandonné.
La véritable sécurité de l’Algérie ne se trouve pas dans l’hypertrophie des casernes. Elle se trouve dans des hôpitaux dignes, une alimentation accessible, des institutions responsables, une jeunesse protégée, une parole libre et une citoyenneté pleinement reconnue. C’est seulement à cette condition que la République cessera d’être un discours d’État pour redevenir une promesse vécue par le peuple.
Khaled Boulaziz
