Le livre de Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, publié chez Tallandier, porte un sous-titre révélateur : Histoire d’une relation pathologique. Tout est déjà là. La relation France-Algérie serait donc une pathologie, une maladie diplomatique, une fièvre mémorielle, un désordre entre deux États incapables de se parler normalement. L’éditeur résume l’ouvrage autour des crises récentes : rappels d’ambassadeurs, arrestations, visas, chute des échanges commerciaux, tension depuis 2024, rejet algérien de la francophonie, rapprochement avec la Chine ou la Russie, et difficulté française à bâtir des relations “normales” avec Alger.
Mais cette manière de poser le problème est déjà une manière de le dépolitiser. Une “relation pathologique”, cela suggère une maladie partagée. Or l’histoire franco-algérienne n’est pas d’abord une maladie commune : c’est l’histoire d’une colonisation, d’une dépossession, d’une guerre, puis d’un refus persistant de solder les conséquences de cette domination.
Le problème entre la France et l’Algérie, ce ne sont pas les peuples. Les peuples se parlent, se mélangent, s’aiment, travaillent ensemble, vivent ensemble, enterrent leurs morts ensemble. Des millions de familles portent les deux rives en elles. Le problème, ce sont les pouvoirs. Le pouvoir français, qui n’a jamais voulu regarder jusqu’au bout la violence coloniale. Le pouvoir algérien, qui instrumentalise cette blessure pour masquer ses propres faillites. Mais dire cela ne signifie pas renvoyer tout le monde dos à dos. Il y a une différence entre exploiter une blessure et l’avoir infligée. Il y a une différence entre mémoire officielle et crime historique. Il y a une différence entre le bourreau et la victime.
C’est précisément cette différence que le vocabulaire du “pathologique” risque d’effacer. Il transforme une histoire de domination en problème psychologique. Il fait de la mémoire algérienne une obsession, de la demande de réparation une névrose, de la colère une anomalie. Mais ce qui est anormal, ce n’est pas qu’un peuple se souvienne. Ce qui est anormal, c’est qu’un État colonisateur ait mis des décennies à nommer la guerre qu’il avait menée.
La guerre d’Algérie n’a été officiellement reconnue comme telle par la République française qu’en 1999, par la loi du 18 octobre 1999 substituant à l’expression “opérations effectuées en Afrique du Nord” celle de “guerre d’Algérie ou combats en Tunisie et au Maroc”. Pendant trente-sept ans après l’indépendance, la France officielle a donc refusé jusqu’au mot.
Ce refus du mot disait tout. On ne voulait pas nommer la guerre parce qu’en la nommant, il aurait fallu nommer aussi la colonisation, la torture, les massacres, les déplacements, les exécutions, les villages brûlés, les corps humiliés, les familles détruites.
La France officielle a longtemps excellé dans cet art du vocabulaire anesthésiant. La conquête devenait “pacification”. La domination devenait “présence”. La spoliation devenait “mise en valeur”. L’ordre colonial devenait “mission civilisatrice”. Et lorsque, en 2005, la loi sur les rapatriés a demandé que les programmes scolaires reconnaissent “le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord”, ce n’était pas une maladresse. C’était le retour brutal d’un vieux réflexe : maquiller la violence coloniale en œuvre généreuse.
Mais quel “rôle positif” peut-on sérieusement invoquer devant cent trente-deux ans d’infériorisation politique, de dépossession foncière, d’exploitation, de répression et de négation d’un peuple ? Quel bilan oppose-t-on aux enfumades, aux razzias, aux famines, aux massacres de masse, à Sétif, Guelma, Kherrata, au 17 octobre 1961, à la torture systémique, aux disparitions, aux exécutions sommaires ? Ce n’est pas de la mémoire victimaire. C’est l’inventaire historique d’un ordre colonial.
La conquête de l’Algérie ne fut pas une annexion abstraite. Elle fut une guerre contre une société. Des terres furent confisquées. Des tribus furent déplacées. Des résistants furent décapités. Des populations furent punies collectivement. La violence n’était pas une dérive du système colonial : elle en était une méthode. Il faut cesser de parler de “taches sombres” dans une histoire supposément lumineuse. La colonisation n’a pas eu des excès ; elle a été fondée sur l’excès.
Les exemples s’accumulent, et chacun d’eux accuse.
Il y a les crânes de résistants algériens conservés pendant plus d’un siècle dans les collections publiques françaises. En juillet 2020, la France a restitué à l’Algérie vingt-quatre crânes appartenant, jusqu’à preuve du contraire, à des combattants algériens morts lors de la conquête coloniale. Le scandale n’est pas seulement qu’ils aient été rendus si tard. Le scandale est qu’ils aient été gardés.
Il y a les mines antipersonnel posées aux frontières tunisienne et marocaine pendant la guerre. La France a fini par remettre à l’Algérie les plans des champs de mines en 2007, quarante-cinq ans après l’indépendance. Pendant ce temps, des paysans, des bergers, des enfants, des familles entières ont vécu avec cette guerre enterrée sous leurs pieds. Un plan livré avec quarante-cinq ans de retard ne répare pas les corps mutilés.
Il y a les essais nucléaires français dans le Sahara algérien. Entre 1960 et 1966, la France a réalisé dix-sept essais nucléaires dans le Sahara : quatre atmosphériques à Reggane et treize souterrains à In Ekker. Ces essais continuent d’empoisonner les relations franco-algériennes, notamment à cause des sites contaminés, des déchets, des archives et de l’indemnisation des victimes.
Il y a les biens emportés, les archives disputées, les objets confisqués, les symboles de souveraineté arrachés. Les demandes de restitution ne sont pas des caprices identitaires. Elles touchent aux traces matérielles d’une souveraineté brisée. La spoliation n’est pas une opinion : elle se documente, elle se restitue, elle se répare.
Et face à tout cela, on voudrait nous parler de “relation pathologique”. Mais pathologique pour qui ? Pour ceux qui demandent que les morts soient rendus ? Pour ceux qui demandent que les mines, les déchets nucléaires, les archives et les biens spoliés soient traités ? Pour ceux qui refusent que la colonisation soit présentée comme une aventure ambiguë, mi-crime mi-bienfait ?
La vraie pathologie n’est pas la mémoire algérienne. La vraie pathologie, c’est le déni français. C’est cette incapacité à dire simplement : il y eut conquête, il y eut crimes, il y eut dépossession, il y eut mensonge d’État, il y eut dette historique.
Oui, le pouvoir algérien instrumentalise cette histoire. Oui, il s’en sert pour alimenter une légitimité usée. Oui, il transforme parfois la mémoire des martyrs en rente politique. Oui, il préfère souvent dénoncer les crimes de la France plutôt que rendre des comptes à son propre peuple. Mais ce constat ne doit pas devenir un piège. Car le régime algérien n’a pas colonisé la France. Il n’a pas occupé Marseille pendant cent trente-deux ans. Il n’a pas imposé un statut d’infériorité aux Français. Il n’a pas miné les frontières françaises. Il n’a pas gardé les crânes de résistants français dans ses musées. Il n’a pas fait exploser des bombes atomiques dans le sol français.
Critiquer le pouvoir algérien est nécessaire. Confondre cette critique avec une mise à égalité historique est indécent.
C’est là que le discours du “tous coupables, tous victimes” devient insupportable. Il dilue la responsabilité dans une brume morale. Il transforme le colonisé en partenaire d’un drame commun, comme si la colonisation avait été une dispute familiale qui aurait mal tourné. Non. La colonisation fut un système de domination. L’Algérie ne demande pas qu’on lui invente une innocence éternelle. Elle demande que la France cesse de déguiser sa culpabilité historique en fatigue mémorielle.
La vraie question n’est donc pas : “Comment sortir de la relation pathologique ?” Cette formule est déjà une esquive. La vraie question est : qu’est-ce que la France refuse encore de reconnaître, de restituer, de réparer ?
Reconnaître les crimes coloniaux. Restituer les restes humains. Ouvrir pleinement les archives. Rendre les biens spoliés. Décontaminer les sites nucléaires. Assumer les massacres de la conquête et de la guerre. Enseigner cette histoire sans nostalgie impériale. Cesser de présenter la colonisation comme une aventure complexe alors qu’elle fut d’abord une dépossession.
Ce n’est pas demander la repentance éternelle. C’est demander la vérité. Ce n’est pas humilier la France. C’est lui demander d’être à la hauteur de ce qu’elle prétend être : une République fondée sur le droit, la dignité et l’universel.
Les peuples des deux rives n’ont pas besoin de leçons de fraternité. Ils vivent déjà dans l’entrelacement. Ce sont les États qui empoisonnent, qui marchandent, qui calculent, qui instrumentalisent. Mais dans cette histoire, la première faute, la faute originelle, la faute structurante, reste la colonisation française. Tout discours qui refuse de partir de là n’apaise pas la mémoire : il l’enterre une seconde fois.
Khaled Boulaziz
Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, Histoire d’une relation pathologique. Tallandier, 2026