Le second volume des mémoires de Chadli Bendjedid, annoncé puis jamais publié, devait couvrir les années les plus sensibles de sa présidence : 1979, octobre 1988, l’arrêt du processus électoral et le basculement vers la décennie noire. S’il existe, ceux qui le détiennent ne gardent pas seulement un manuscrit. Ils détiennent peut-être la dernière chance de Chadli de répondre devant l’histoire.
Le premier tome des mémoires de Chadli Bendjedid existe. Il a été publié. Il couvre la période 1929-1979, de l’enfance à l’accession au sommet de l’État, en passant par la guerre, la carrière militaire et les années Boumediene. La notice bibliographique de l’ouvrage rappelle que son arrivée à la magistrature suprême fut décidée par un conclave militaire. Ce détail n’est pas secondaire : il éclaire toute la suite. Chadli entre à la présidence par les équilibres de l’armée. Il en sortira, treize ans plus tard, au moment où ces mêmes équilibres reprennent brutalement le dessus sur la vie politique.
Le second tome, lui, n’a jamais paru.
C’est cette absence qui interroge. Car ce volume devait couvrir la période la plus lourde de l’Algérie indépendante : les années de présidence, les rapports avec les chefs militaires, octobre 1988, l’ouverture au multipartisme, la montée du Front islamique du salut, les législatives de 1991, la démission du 11 janvier 1992, puis l’entrée du pays dans une décennie de violences.
Autrement dit, le récit s’arrête là où commence la responsabilité historique.
Ce silence pèse d’abord sur Chadli lui-même. Pendant treize ans, il a occupé les hauteurs de l’État. Il en a porté les titres, les honneurs, les privilèges, les cortèges, les palais, les protections et les secrets. Il n’était pas un figurant de passage. Il était le visage officiel du pouvoir. Il signait, recevait, nommait, arbitrait ou semblait arbitrer. Il incarnait l’État devant les Algériens.
Puis, au moment où l’Algérie s’approchait du gouffre, il a quitté la scène.
Le 11 janvier 1992, Chadli démissionne. Quelques jours plus tard, le processus électoral est interrompu. Le FIS, arrivé largement en tête du premier tour des législatives de décembre 1991, semblait en mesure d’obtenir la majorité au second tour. La suite est connue : état d’urgence, dissolution du FIS, confrontation armée, répression, massacres, disparitions, traumatisme national. L’International Center for Transitional Justice estime que la guerre des années 1990 a fait environ 150 000 morts et au moins 7 000 disparus.
Face à cela, que pèse un livre ?
Rien, s’il s’agit de réparer les morts. Rien, s’il s’agit de rendre les corps aux familles. Rien, s’il s’agit d’effacer les villages endeuillés, les maisons fouillées, les pères disparus, les enfants devenus orphelins, les fosses sans nom et les nuits de terreur.
Mais beaucoup, s’il s’agit de vérité.
Un livre ne ressuscite personne. Mais il peut dire ce qu’un président a vu. Ce qu’il savait. Ce qu’il a accepté. Ce qu’il a refusé. Ce qu’on lui a imposé. Ce qu’il a tenté d’empêcher. Ce qu’il n’a pas pu empêcher. Il peut éclairer les chaînes de décision, les rapports entre la présidence et la caste militaro-sécuritaire, les luttes internes, les responsabilités, les renoncements.
Le second tome de Chadli ne serait donc pas seulement un document personnel. Il serait une pièce dans le dossier national.
Son histoire est déjà confuse. Une recension universitaire notait que le volume II, attendu initialement pour mars 2013, avait été retardé, apparemment en raison de désaccords entre l’éditeur et la famille de Chadli. Abdelaziz Boubakir, associé à la rédaction des mémoires, a ensuite affirmé, dans des propos rapportés par Echorouk, que l’ancien président Abdelaziz Bouteflika et l’ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar auraient été derrière la non-publication du second tome. Selon lui, le manuscrit aurait compté environ 380 pages, en arabe et en français.
Il faut rester rigoureux. Ces affirmations ne sont pas une preuve judiciaire. Elles sont une déclaration rapportée par la presse. Mais elles suffisent à poser une question grave : pourquoi un tel texte, s’il existe, n’a-t-il jamais été livré aux Algériens ?
Une source arabe plus récente conteste même l’existence d’un véritable second tome finalisé. Elle affirme qu’il n’y aurait jamais eu de “partie 2” prête à publier. Cette contradiction ne clôt pas le dossier. Elle l’aggrave. Si le manuscrit existe, pourquoi est-il retenu ? S’il n’existe pas, pourquoi la période la plus décisive de Chadli n’a-t-elle jamais été racontée ? Comment un homme qui a dirigé l’Algérie pendant treize ans peut-il laisser un récit qui s’arrête précisément avant les années où l’histoire lui demande des comptes ?
C’est là que l’appel doit être lancé.
À ceux qui détiennent ce texte, si ce texte existe : publiez-le.
À la famille, aux éditeurs, aux anciens collaborateurs, aux témoins, aux détenteurs de copies, aux héritiers de dossiers, aux survivants des cercles de décision : publiez-le.
Non pour absoudre Chadli. Non pour lui fabriquer une innocence. Non pour effacer les crimes des groupes armés islamistes. Non pour réduire la décennie noire à une seule responsabilité. Non pour transformer un ancien président en victime commode.
Mais pour lui permettre enfin de répondre.
Aujourd’hui, Chadli est prisonnier d’une image terrible. Celle d’un homme choisi par les équilibres militaires après Boumediene ; celle d’un président qui a bénéficié pendant treize ans des fastes de l’État ; celle d’un chef qui a connu les plaisirs, les protections et les silences du pouvoir ; puis celle d’un président démissionnaire au moment où le pays entrait dans la nuit.
Cette image est peut-être incomplète. Elle est peut-être injuste. Elle est peut-être partiellement fausse. Mais tant que le second tome reste absent, elle s’impose.
Sans sa parole, Chadli ressemble de plus en plus au produit d’un système qui avait kidnappé l’État avant même janvier 1992. Un homme porté au sommet parce qu’il ne menaçait pas les centres réels de décision. Un président entouré, encadré, contenu. Un chef d’État apparent, dans une architecture où la souveraineté réelle demeurait ailleurs.
S’il a été plus que cela, qu’on le lise.
S’il a tenté de résister, qu’on le sache.
S’il a été contraint, qu’on le prouve.
S’il a été dépassé par la caste militaro-sécuritaire, qu’on le documente.
S’il a cédé, qu’il explique pourquoi.
S’il a cru éviter pire, qu’il le dise.
S’il a simplement accompagné le basculement, que l’histoire le constate.
Mais on ne peut pas laisser un pays entier juger une période aussi tragique sur des rumeurs, des fragments, des silences et des archives fermées.
La question ne concerne pas seulement Chadli. Elle concerne l’Algérie. Une nation ne peut pas continuer à vivre avec des pages manquantes au cœur de sa mémoire. La décennie noire ne peut pas rester une formule administrative, une “tragédie nationale” sans auteurs, sans mécanismes, sans chaînes de commandement, sans responsabilités nommées.
Les familles de disparus continuent, des décennies plus tard, de réclamer vérité, justice et réparations. Amnesty International rappelait encore en 2026 que la fermeture des locaux de SOS Disparus constituait un coup porté au combat pour la vérité sur les disparitions forcées des années 1990. Cela signifie que la blessure n’est pas refermée. Elle est surveillée. Contenue. Empêchée de parler.
Le second tome de Chadli, s’il existe, appartient à cette bataille.
Il ne dira pas toute la vérité. Aucun homme ne détient toute la vérité d’une guerre intérieure. Il portera sans doute les limites de son auteur, ses justifications, ses oublis, ses prudences, ses angles morts. Mais même un témoignage imparfait vaut mieux qu’une absence organisée.
Et pour Chadli, l’enjeu est vital, au moins devant l’histoire.
Car le garder enfermé ne le protège pas. Cela l’enfonce. Cela le laisse seul face à l’accusation la plus lourde : avoir profité de l’État sans avoir su, au moment du péril, répondre devant le peuple.
Publier le tome II, ce serait rendre Chadli au débat. Le sortir du silence. Lui permettre d’être contesté, vérifié, critiqué, peut-être compris. Ne pas le publier, c’est le laisser dans la position la plus dure : celle d’un président muet devant une République confisquée.
S’il existe, ce livre doit sortir.
Pour l’histoire.
Pour les familles.
Pour les morts.
Pour les Algériens.
Et peut-être aussi pour sauver Chadli de ce que son silence est en train de faire de lui : non plus seulement un président démissionnaire, mais le visage muet d’un État kidnappé.
Khaled Boulaziz