Il existe des chiffres qu’aucune phrase ne parvient à contenir. Deux cent mille tonnes d’explosifs largués sur la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Trois cent soixante-cinq kilomètres carrés. Deux millions deux cent mille habitants. Et un monde qui regarde, compte, commente, puis se tait.
Le chiffre est confirmé. L’Euro-Med Human Rights Monitor l’a publié en octobre 2025. Il dépasse, à lui seul, l’ensemble des bombes lâchées sur le théâtre européen pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Il équivaut, en énergie explosive cumulée, à treize bombes d’Hiroshima. La bombe d’Hiroshima, rappelons-le, pesait quatre tonnes, anéantit treize kilomètres carrés en quelques secondes et tua plus de soixante-dix mille personnes dans son éclair initial. Elle mit fin à une guerre mondiale. Treize fois ce poids ont été déposés, méthodiquement, sur un territoire deux fois plus petit que Paris intra-muros.
Une géométrie du massacre
Les comparaisons historiques sont devenues nécessaires, parce que l’imagination humaine refuse l’échelle. Dresde, le bombardement de février 1945, longtemps cité comme l’archétype du carnage aérien allié : 3 900 tonnes d’ordonnance en deux nuits, vingt-deux mille à vingt-cinq mille morts. Hambourg, Londres. Additionnez ces trois villes martyres : leur tonnage cumulé reste inférieur à ce qui s’abat sur Gaza.
Mieux — ou pire — : Gaza fait un trentième de la zone urbaine de Dresde. Le rapport n’est plus arithmétique, il est tellurique. Le professeur Paul Rogers, spécialiste des études de paix à l’université de Bradford, parle de « l’un des bombardements aériens et d’artillerie les plus intenses et soutenus contre une population civile depuis la Seconde Guerre mondiale ». Le mot « rhétorique » ne s’applique pas. Le tonnage parle.
La précision comme alibi, l’imprécision comme méthode
Le Bureau de presse du gouvernement de Gaza l’a confirmé dès janvier 2024 : les deux tiers des bombes et missiles déversés sur la bande sont non guidés. Des « dumb bombs », pour reprendre la terminologie militaire — bombes idiotes, sans tête chercheuse, sans correction de trajectoire. Une bombe non guidée de 2 000 livres lâchée d’un avion ne distingue pas l’immeuble visé de celui d’à côté. Dans certains quartiers de Gaza, la densité dépasse soixante mille habitants au kilomètre carré. La géométrie est implacable : la distance entre n’importe quelle cible et le plus proche civil est inférieure au rayon létal du plus petit engin de l’arsenal israélien.
Dans ces conditions, parler de « frappe ciblée » est une fiction sémantique. Il s’agit de bombardement de zone. La doctrine est nommée. Elle figure dans les manuels militaires depuis 1945, et elle est explicitement prohibée par le droit humanitaire.
Hôpitaux, dans la ligne de mire
Une étude de la faculté de santé publique de Harvard, publiée dans PLOS Global Public Health en octobre 2024, a documenté ce que la pudeur des chancelleries refusait encore d’admettre : entre le 7 octobre et le 17 novembre 2023, soit six semaines, près de six cents bombes de 2 000 livres ont été larguées dans les rayons létaux et de dommages d’hôpitaux gaziotes. Un tiers de l’ensemble des bombes lourdes recensées dans cette période a été lâché à proximité directe de structures médicales.
Les auteurs concluent à « un schéma systématique » consistant à frapper assez près des hôpitaux pour « causer sciemment dommages, blessures et morts ». Six cents bombes en six semaines. Une centaine par semaine. Une quinzaine par jour. Aucun de ces chiffres ne relève de l’erreur, du brouillard de guerre ou de la regrettable dérive de cible. Quinze fois par jour, pendant quarante-deux jours, un pilote a appuyé sur un bouton et un opérateur a coché une case.
Quarante-deux millions de tonnes de gravats
Que reste-t-il d’un territoire après une telle pluie ? Quatre cent trente-six mille habitations détruites ou endommagées : quatre-vingt-douze pour cent du parc immobilier de Gaza. Quarante-deux millions de tonnes de gravats — environ cent kilogrammes de débris par habitant d’avant-guerre. Les engins lourds nécessaires à leur déblaiement ne peuvent entrer : Israël les bloque au titre du « dual use ». Les corps demeurent. Les ruines demeurent. La mémoire demeure, ensevelie.
L’ONU estime que cinq à dix pour cent des munitions larguées n’ont pas explosé à l’impact. Calculez : entre quatre mille deux cent cinquante et vingt mille tonnes d’explosifs actifs dorment dans la terre et les décombres de Gaza. Les enfants qui survivent aux bombes mourront, des années durant, en exhumant ce qui n’a pas encore détoné. Le Programme des Nations unies pour l’environnement le confirme : les sols et les nappes phréatiques sont contaminés par des métaux lourds et des composés explosifs à une échelle qualifiée d’« inédite ». La terre de Gaza a été chimiquement transformée. Cette altération, sur toute échelle humaine, est définitive.
Le patrimoine annulé
L’Université islamique de Gaza : détruite. Le Musée palestinien de Gaza-Ville : détruit. Cent quatorze hôpitaux et cliniques rendus inopérants en un an, selon Al Jazeera. Des sites archéologiques byzantins, omeyyades, mamelouks, frappés et documentés par l’UNESCO elle-même dans ses bulletins d’urgence. On ne détruit pas seulement des bâtiments : on annule une généalogie, on efface une preuve historique. La pierre porte témoignage. C’est précisément pour cela qu’elle est visée.
L’architecture juridique en ruines
En 1945, parce qu’un tel poids d’explosifs venait d’écraser une telle densité de civils, le monde avait inventé une architecture juridique : Conventions de Genève, Cour internationale de justice, Conseil de sécurité, droit humanitaire codifié. Une promesse formelle : plus jamais. Cette promesse est aujourd’hui un palimpseste effacé.
La Cour internationale de justice a rendu des ordonnances. Elles n’ont pas été exécutées. Le Conseil de sécurité a voté des résolutions. Elles n’ont pas été appliquées. Les puissances occidentales — Washington en premier lieu, mais aussi Londres, Berlin, Paris dans une moindre mesure assumée — ont continué à livrer les munitions, à protéger l’auteur des frappes, à invoquer la « légitime défense » au moment précis où les rapports onusiens parlaient de famine, de génocide et de nettoyage ethnique.
Les régimes arabes, eux, ont préféré le confort des communiqués. Quelques convocations d’ambassadeurs, quelques aides humanitaires symboliques, quelques minutes de silence — puis le retour aux affaires : sommets diplomatiques, ventes d’hydrocarbures, contrats militaires, photographies à Riyad ou à Washington. L’Algérie elle-même, qui aime à se draper dans le manteau du refus, n’est pas allée plus loin que les déclarations rituelles. Le tonnage des bombes a dépassé celui des indignations.
Le poids qui reste
Les explosifs pèsent deux cent mille tonnes. La réponse internationale, écrivait Fikr Institute, ne pèse rien — parce qu’elle n’a pas été délivrée. C’est précisément cette absence de poids, cette apesanteur consentie des consciences, qui constitue le second crime. Le premier est celui des bombes. Le second est celui des silences.
Treize Hiroshima sur 365 kilomètres carrés. Quarante-deux millions de tonnes de gravats. Vingt mille tonnes d’engins dormants sous les pieds des enfants. Et un ordre mondial qui, au moment de répondre à la question pour laquelle il avait été conçu en 1945, a découvert qu’il ne savait plus parler.
Il faudra, un jour, peser aussi ce silence.
Khaled Boulaziz