Il est des fantômes que l’histoire n’enterre jamais. Ils rôdent dans les couloirs feutrés du pouvoir, s’infiltrent dans les silences officiels, dictent leurs lois dans l’ombre des palais. En Algérie, l’esprit vengeur des assassins d’Abane Ramdane n’a jamais quitté la scène. Il a changé de visage, affiné ses méthodes, poli son discours — mais il demeure, tenace, implacable, animé de la même obsession : étouffer toute voix libre, toute pensée dissidente, toute promesse d’un destin démocratique.
Abane Ramdane incarnait une Algérie politique, vivante, plurielle — une Algérie où le débat n’était pas une menace mais une nécessité. Son élimination ne fut pas seulement un crime contre un homme, mais un acte fondateur : celui de la confiscation du politique par une logique de force, de clan, de méfiance viscérale envers la souveraineté populaire. Depuis, ce péché originel n’a cessé de produire ses fruits amers.
Aujourd’hui, le champ politique algérien ressemble à une terre brûlée. Les partis sont réduits à des coquilles vides, domestiqués ou marginalisés. Les figures indépendantes sont soit cooptées, soit brisées. Les espaces de débat se rétrécissent comme une peau de chagrin. Ce n’est pas un hasard — c’est une stratégie. Une désertification méthodique, organisée, presque clinique, où toute vie politique autonome est perçue comme une menace existentielle.
Le pouvoir ne gouverne pas, il verrouille. Il ne dialogue pas, il suspecte. Il ne réforme pas, il neutralise.
Et quand la neutralisation ne suffit plus, vient la répression.
Elle s’abat, froide et régulière, sur les journalistes trop curieux, les militants trop courageux, les citoyens trop lucides. Arrestations arbitraires, poursuites judiciaires à géométrie variable, lois liberticides soigneusement emballées dans le langage de la “souveraineté nationale” : la mécanique est bien huilée. On n’écrase plus en masse comme autrefois — on isole, on épuise, on dissuade. La peur devient diffuse, presque invisible, mais profondément enracinée.
Dans ce climat, la parole libre devient un acte de bravoure. Penser devient un risque. Espérer devient suspect.
Et pourtant, le régime persiste à se draper dans les symboles de la révolution, à invoquer la mémoire des martyrs, à se réclamer d’une légitimité historique qu’il trahit chaque jour un peu plus. Car que reste-t-il de l’idéal de Novembre lorsque le politique est vidé de sa substance, lorsque le citoyen est relégué au rang de spectateur silencieux, lorsque la nation elle-même semble confisquée par une poignée d’hommes retranchés derrière leurs certitudes et leurs privilèges ?
Il y a dans cette obstination autoritaire quelque chose de profondément anachronique — comme si le pouvoir refusait de voir le monde changer, de reconnaître une société qui aspire à autre chose qu’à la soumission et au simulacre. Mais il y a aussi, plus grave, une forme de continuité morbide : celle d’un système qui, depuis l’élimination d’Abane, n’a jamais accepté l’idée d’un politique libre.
L’esprit vengeur dont il est question n’est pas une métaphore gratuite. Il est cette logique persistante qui préfère le silence au débat, la loyauté au mérite, l’obéissance à la conviction. Il est ce refus obstiné de tourner la page, de rompre avec les pratiques d’un autre âge, de faire enfin confiance au peuple.
Mais l’histoire, elle, ne se laisse pas indéfiniment confisquer. Sous la cendre, les braises demeurent. Et dans les interstices du silence imposé, une autre Algérie continue de respirer, de penser, de rêver — en attendant son heure.
Car aucune désertification n’est éternelle. Et même les terres les plus arides finissent, un jour, par refleurir.
Khaled Boulaziz
