Ce qui se passe aujourd’hui au Liban n’est pas une tragédie isolée. C’est un message. Et beaucoup de Libanais l’ont compris : ils parlent d’un « 11 septembre ».
Des quartiers entiers de Beyrouth pulvérisés sans avertissement. Des civils ensevelis sous les décombres. Des secouristes ciblés. Des hôpitaux submergés, impuissants face à l’horreur. Des villages vidés, d’autres tout simplement effacés — y compris un village plusieurs fois millénaire, survivant de l’époque romaine, réduit à néant.
Ce n’est pas une bavure. Ce n’est pas une erreur. C’est une méthode.
Depuis le 7 octobre 2023, au moins 6 300 Libanais ont été tués par Israël. Et pourtant, ce chiffre n’a provoqué ni onde de choc mondiale, ni mobilisation occidentale. Rien. Ou presque.
Parce que ces morts ne comptent pas.
Déjà en 1982, l’horreur de l’invasion israélienne était telle que Ronald Reagan lui-même avait parlé d’un « holocauste ». Et pourtant, cela n’a rien changé. Les milices alliées d’Israël ont massacré jusqu’à 3 500 civils à Sabra et Chatila. L’impunité était totale. Elle l’est toujours.
Aujourd’hui encore, les dirigeants occidentaux se contentent de murmures gênés — pendant que leurs armes alimentent directement les massacres. Leur silence n’est pas de la prudence. C’est de la complicité.
Quant aux médias dominants, leur traitement est révélateur : minimisation, banalisation, invisibilisation. Une mécanique bien huilée.
Car tout repose sur une hiérarchie des vies.
Si les victimes étaient occidentales, si les morts étaient israéliens, la planète serait en état d’alerte. Les plateaux télé saturés. Les sanctions immédiates. Les condamnations unanimes.
Mais ce ne sont « que » des Arabes.
Le monde s’est indigné davantage pour une histoire inventée de bébés israéliens décapités que pour des dizaines de milliers d’enfants palestiniens réellement tués.
Voilà la vérité brute : dans l’ordre moral dominant, la vie arabe ne vaut rien.
Le massacre de Gaza n’a pas seulement détruit un territoire. Il a exposé une réalité longtemps maquillée : il n’existe aucune limite lorsque les victimes sont palestiniennes ou arabes. Plus de 100 000 morts, des villes rasées, des hôpitaux détruits — et aucune ligne rouge franchie.
Aucune.
Si ces crimes avaient visé des Européens ou des Américains, ils auraient déclenché une guerre mondiale. Mais Gaza a été anéantie sous le regard passif — voire approbateur — des puissances occidentales.
C’est cela, le tournant historique.
Car l’Occident a toujours été violent. Empire britannique, Congo belge, génocide allemand en Afrique — la liste est longue. Mais il y avait toujours un discours, un vernis : civilisation, progrès, démocratie.
Aujourd’hui, même ce masque a disparu.
Les États-Unis n’ont jamais été différents. Coups d’État, assassinats politiques, guerres catastrophiques — de l’Iran à l’Irak, en passant par le Vietnam. Mais ils prétendaient libérer, protéger, démocratiser.
Désormais, ils ne prétendent plus rien.
La violence est nue. Assumée. Décomplexée. Et fondée sur un mépris total de l’humanité des victimes.
La différence aujourd’hui, c’est que le monde voit.
Les réseaux sociaux ont brisé le monopole du récit. Les images circulent. Les crimes ne peuvent plus être entièrement effacés. Et cela change tout.
L’opinion publique bascule. Lentement, mais irréversiblement.
Et cette bascule aura des conséquences.
Certains répondront par la violence — comme toujours lorsque l’injustice devient insupportable. L’histoire l’a déjà prouvé avec la naissance du Hezbollah après l’invasion du Liban.
Mais il y a autre chose, plus profond.
Le soutien occidental à Israël se fissure. Même au cœur des États-Unis, des figures influentes commencent à rompre. Ce qui était autrefois intouchable devient contestable.
Un point de rupture approche.
S’opposer à Israël n’est plus une condamnation politique automatique. Demain, ce sera peut-être la norme.
Et derrière cela, c’est tout l’édifice de la puissance américaine qui vacille.
Les guerres perdues, les mensonges accumulés, le deux poids deux mesures permanent : tout converge vers un déclin accéléré. L’hégémonie américaine est en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions.
Le monde n’en peut plus.
Et quoi qu’il advienne de Donald Trump ou de ses successeurs, le leadership américain tel qu’on l’a connu est terminé.
Reste une question, vertigineuse :
Que viendra-t-il après ?
Car si un empire s’effondre, ce n’est pas nécessairement pour laisser place à un monde plus juste.
Mais une chose est certaine : le voile est tombé. Et il ne sera pas recousu.
Khaled Boulaziz

