Il y a des livres qui se posent en historiens. D’autres qui se veulent romanciers. Et puis, dans la littérature arabe et maghrébine contemporaine, des œuvres surgissent comme des séismes, refusant toute classification, toute mise en ordre confortable, toute réconciliation avec le silence officiel. Abdelaziz Bouteflika — Dialogues d’outre-tombe, Tome I, signé Khaled Boulaziz et publié en octobre 2025, est de ceux-là : un livre-choc, un livre-procès, un livre que l’Algérie attendait peut-être sans savoir qu’elle l’attendait.
Un silence violé, un procès ouvert
La prémisse du livre est aussi simple que vertigineuse : Abdelaziz Bouteflika, durant son interminable règne de vingt ans, n’accorda pas un seul entretien à un média algérien. Pas une parole livrée à son peuple, pas un aveu, pas une explication. Ce mutisme obstiné, que l’auteur analyse comme une méthode de gouvernement en soi — une mutilation de la mémoire vivante —, c’est ce que ce livre choisit de briser.
Puisque le président a refusé d’être interrogé de son vivant, Boulaziz lui impose ce qu’il a toujours fui : le face-à-face avec ceux qu’il a gouvernés, négligés, trahis ou effacés. Et pour mener ce procès, l’auteur convoque une juridiction inédite : celle des morts. Jugurtha, Abane Ramdane, Fatma N’Soumer, Mohamed Boudiaf, Ferhat Abbas, Larbi Ben M’Hidi, Lotfi, Didouche Mourad — figures de la résistance, de la révolution, de l’idéal — surgissent de leurs sépultures pour interroger celui que Boulaziz définit comme « le dernier masque d’un pouvoir sans visage ».
Ce n’est pas une fantaisie littéraire. C’est, selon l’auteur, le seul recours qui reste dans un pays où les archives sont verrouillées par décret, où les témoins s’éparpillent comme poussière, et où seule la fiction a le droit de fouiller.
Le Canto, ou l’invention d’une forme
Pour comprendre ce livre, il faut d’abord comprendre sa forme — et sa forme est elle-même un manifeste. Chaque chapitre est un Canto, terme emprunté à l’œuvre monumentale d’Ezra Pound, The Cantos, mais métamorphosé en quelque chose de singulièrement algérien. Le Canto, ici, n’est pas un simple chant poétique. C’est une pulsation tragique fragmentée, un théâtre où se confrontent mémoire et vérité, un champ de dissonance où les ombres de l’histoire viennent frapper à la porte du présent.
Chaque Canto est structuré en deux temps : d’abord un exposé historique rigoureux, documenté, sourcé, qui restitue avec précision un épisode, une fracture, une injustice de l’histoire algérienne ; puis un dialogue dramatique où les personnages, morts et parfois vivants, se parlent, s’affrontent, se jugent. L’alternance entre l’essai et le théâtre n’est pas une coquetterie stylistique. C’est une stratégie de dévoilement : le lecteur voit les faits, puis il vit les conséquences humaines de ces faits. Il comprend, puis il ressent.
La langue est à l’avenant : resserrée, lyrique, acérée. Les répliques sont brèves, denses, incisives. Les silences sont scénarisés. Boulaziz a construit une écriture qui secoue plutôt qu’elle n’éclaire, car, comme il l’écrit dans sa préface : la vérité n’arrive jamais en chuchotant. Elle éclate comme une tempête dans une salle close.
Vingt-quatre siècles traversés : de la Numidie à l’indépendance trahie
L’ambition du Tome I est considérable : embrasser vingt-quatre siècles d’histoire algérienne, de la résistance numide aux premiers instants — et aux premières trahisons — de l’indépendance de 1962. Le livre compte soixante Cantos, chacun consacré à un moment-charnière, une figure oubliée ou un crime effacé.
On traverse ainsi la Numidie insurgée avec Jugurtha, la berbérisation de l’islam, les convoitises impériales et les premières intrusions européennes, la Régence d’Alger et ses trésors pillés par Paris (Canto VII : Trésors d’Alger, coffres de Paris : l’histoire d’un vol colonial), les massacres de Dahra où la France commit, selon Boulaziz, le premier massacre à l’arme chimique de l’histoire (Canto XII), la résistance ardente de Fatma N’Soumer, la révolte d’El Mokrani, les Touaregs et leur dernier royaume de sable insurgé.
Puis vient la période contemporaine : la dette de sang de la Première Guerre mondiale payée par les Algériens, les massacres du 8 mai 1945 — jour de victoire en Europe, de carnage en Algérie — la Bataille d’Alger, la bleuite, les exécutions politiques au sein même du FLN, le détournement de l’avion des cinq chefs, la naissance du clan d’Oujda, l’affaire Lamouri et la fracture originelle du pouvoir algérien au Kef…
Et au cœur de cette galerie de tragédies : Abdelaziz Bouteflika lui-même, convoqué à chaque carrefour décisif. Non comme une caricature ni comme un monstre commode, mais comme le produit d’une histoire, le symptôme d’un système, le visage d’une trahison qui se prépare longtemps avant lui et qui le dépasse.
La mission secrète et le refus de Boudiaf : un symbole fondateur
L’un des Cantos les plus saisissants du livre — le Canto LI, intitulé Comment voler une révolution : la mission secrète de Bouteflika — reconstitue la rencontre hypothétique mais historiquement étayée entre le jeune Bouteflika, émissaire de Boumédiène, et Mohamed Boudiaf, emprisonné en France en 1961. La scène se passe dans une cellule nue, sous une ampoule vacillante. Bouteflika entre, élégant, sa serviette en cuir noir à la main, pour offrir à Boudiaf la présidence du futur État algérien — à condition qu’il serve de masque politique à l’armée.
La réponse de Boudiaf, telle que Boulaziz la dramatise, est un moment de théâtre pur. Il comprend immédiatement la nature du marché, la flatte, puis la rejette avec une lucidité prophétique : Je connais ce jeu. On m’offre le pouvoir pour mieux m’étrangler après. Il conseille de prendre Ben Bella — un clown qui ne gêne personne — et renvoie Bouteflika sans avoir touché le dossier.
Cette scène, dont les ressorts historiques sont soigneusement exposés dans la partie analytique du Canto, concentre l’un des thèmes majeurs du livre : la révolution algérienne a été volée dès avant son triomphe, not par l’ennemi extérieur, mais de l’intérieur, par ceux qui ont substitué à la démocratie révolutionnaire la verticalité militaire et à la légitimité du sacrifice celle de la kalachnikov.
Abbas contre Bouteflika : le dialogue des deux révolutions
Également mémorable est le long affrontement entre Ferhat Abbas et le jeune Bouteflika dans la cave tunisienne de 1960, alors que la radio égrenait les nouvelles du massacre de Melouza. Abbas, l’homme de droit et de diplomatie, défend l’idée d’un État construit dans la légalité, ouvert sur le monde, tenu par des élections. Bouteflika, déjà forgé dans la logique de la puissance, lui répond avec une brutalité qui préfigure toute une histoire : L’Algérie ne survivra pas à des querelles de partis. Abbas le fixe longuement et murmure : Vous êtes en train de devenir ce que nous combattons.
Cet échange — historiquement fictif mais intellectuellement vrai — révèle la fracture qui structurera toute l’Algérie indépendante : celle entre la République des textes et la révolution des fusils, entre la mémoire du feu et l’utopie du consensus.
Un livre qui décolonise la mémoire
Au-delà du procès de Bouteflika — qui n’est finalement que le prétexte formel de l’œuvre —, Dialogues d’outre-tombe accomplit quelque chose de plus profond et de plus rare : il décolonise la mémoire algérienne de l’intérieur. Il exhume des figures que l’historiographie officielle a marginalisées, effacées ou instrumentalisées. Il restitue à des voix oubliées — amazighes, féminines, politiques, révolutionnaires — leur épaisseur, leur contradiction, leur humanité.
Boulaziz ne célèbre pas. Il ne commémore pas. Il interroge. Ses morts ne sont pas des icônes : ce sont des hommes et des femmes qui ont fait des choix, assumé des erreurs, parfois trahi leurs propres idéaux. Et c’est précisément parce qu’ils sont ainsi — complexes, faillibles, lumineux et sombres à la fois — qu’ils peuvent parler vrai.
L’auteur : un journaliste engagé au long cours
Khaled Boulaziz n’est pas un essayiste de cabinet. C’est le directeur du journal en ligne La Nation, où il mène depuis des années un travail d’analyse critique des récits postcoloniaux et des dynamiques de mémoire dans les sociétés contemporaines. Son engagement intellectuel s’est construit dans la durée, à la croisée du journalisme et de la recherche, dans une volonté de « revisiter les marges, de questionner les silences officiels et de restituer aux voix oubliées leur place dans l’histoire globale ».
Dialogues d’outre-tombe est l’aboutissement de ce projet : un livre total, qui mobilise tout à la fois la rigueur de l’historien, la liberté du dramaturge et la ferveur du témoin.
Un premier tome qui appelle la suite
Ce premier tome — 633 pages, soixante Cantos — couvre l’arc historique de la Numidie à la fracture de l’indépendance. Un second tome est annoncé, qui prendra en charge la période de l’Algérie indépendante, du régime Boumédiène à la décennie noire, du Hirak à la mort de Bouteflika en septembre 2021. On imagine sans peine ce que les dialogues à venir promettent : des scènes plus proches, plus brûlantes, avec des fantômes encore récents.
Mais dès ce premier tome, l’essentiel est accompli. Le tribunal est ouvert. Les morts ont pris la parole. Et cette parole ne se laissera pas enterrer une deuxième fois.
La Rédaction
Abdelaziz Bouteflika — Dialogues d’outre-tombe, Tome I : De la Numidie à l’Algérie indépendante, de Khaled Boulaziz. Librinova, octobre 2025. 633 pages. Disponible en version papier (28,90 €) et numérique (9,99 €) sur Amazon.fr.

