Le 8 septembre 2025, les rues de Katmandou, Biratnagar et Pokhara se sont transformées en un théâtre de contestation. Des milliers de jeunes Népalais – issus de cette génération Z dont on disait qu’elle s’abîmait dans les écrans – ont pris d’assaut l’espace public après l’interdiction brutale des réseaux sociaux par le Premier ministre K.P. Sharma Oli. Dix-neuf morts, des centaines de blessés, des nuits de barricades et de pneus enflammés : la répression n’a pas suffi à éteindre l’incendie. En moins de quarante-huit heures, Oli, figure tutélaire d’un système politique usé, a dû céder et annoncer sa démission.
Ce soulèvement n’est pas un simple sursaut d’humeur. Il constitue l’acte fondateur d’une nouvelle phase de la démocratie népalaise. Depuis l’abolition de la monarchie en 2008, le pays a connu treize gouvernements, oscillant entre les mêmes barons politiques. Les promesses de réforme se sont diluées dans les marécages de la corruption, du népotisme et de l’inefficacité bureaucratique. Mais cette fois, ce n’est pas une faction partisane ou une guérilla qui a fissuré l’édifice : c’est une génération connectée, n’ayant connu que l’ère numérique, qui s’est levée. Les hashtags #NepoKid ou #FreeOurNet ont su transformer l’indignation diffuse en une puissance de mobilisation inédite. Le pouvoir, croyant pouvoir couper l’oxygène numérique, a en réalité allumé la mèche de la révolte.
La violence de la répression – tirs à balles réelles, morts de jeunes manifestants, couvre-feux militaires – a choqué l’opinion publique internationale. Les condamnations de l’ONU et d’Amnesty International ont souligné l’écart entre les promesses constitutionnelles de respect des libertés et la brutalité de l’appareil sécuritaire. Le cœur du problème est là : les institutions censées incarner l’État de droit se révèlent incapables, ou peu désireuses, de contenir les abus d’un exécutif retranché derrière la force. L’épisode a dévoilé la faillite d’une élite qui croit encore pouvoir gouverner un peuple jeune comme on gouvernait jadis une société paysanne soumise.
Cette onde de choc dépasse le cadre népalais. Quelques mois plus tôt, le Bangladesh avait connu ses propres manifestations massives contre l’immobilisme et l’autoritarisme. La rue, saturée de revendications étudiantes et ouvrières, a obligé le gouvernement de Sheikh Hasina à infléchir certaines politiques et à concéder des espaces d’expression. De même, en Indonésie, les protestations étudiantes de 2024-2025 – nourries par le mécontentement face à la corruption, aux atteintes environnementales et aux projets d’exploitation minière menés sans consultation – ont surpris un appareil d’État persuadé de sa légitimité historique. Malgré la répression policière à Jakarta et dans les grandes villes de Java et de Sumatra, la mobilisation a révélé une fracture générationnelle : les jeunes urbains connectés, héritiers d’une tradition démocratique fragile, refusent de voir leur avenir confisqué par les vieilles élites politiques et économiques.
L’exemple du Sri Lanka illustre une autre facette de ce séisme régional. En 2022, l’effondrement économique, aggravé par une gestion calamiteuse et par des choix énergétiques et financiers désastreux, avait conduit à la fuite et à la démission du président Gotabaya Rajapaksa. La population, et surtout la jeunesse urbaine et rurale, avait pris d’assaut le palais présidentiel, révélant au monde que la patience sociale avait des limites. Ce soulèvement a montré que l’accumulation de dettes insoutenables, l’accaparement des richesses par une clique au pouvoir et l’indifférence face à la misère pouvaient renverser même les régimes les plus enracinés.
Si l’on rapproche Katmandou, Colombo et Jakarta, un fil conducteur se dessine : la génération née avec les téléphones intelligents et les réseaux sociaux ne se résigne plus à être spectatrice. Elle a pris goût à la rue, à la coordination instantanée, à l’« agora numérique » où se forgent slogans, mèmes et récits alternatifs face aux discours officiels. Cette jeunesse refuse les vieilles hiérarchies, les partis fossilisés, les castes militaires ou bureaucratiques qui s’accrochent au pouvoir en brandissant l’épouvantail du chaos. Là où hier il fallait des décennies de guérilla ou des alliances entre notables, il suffit aujourd’hui d’une étincelle numérique pour déclencher des marées humaines.
C’est un bouleversement politique majeur pour l’Asie du Sud. Mais c’est aussi, et surtout, une leçon universelle. Car ce qui se joue à Katmandou, à Colombo ou dans les rues de Jakarta concerne toutes les sociétés où les dirigeants confondent pouvoir et propriété privée, où la jeunesse est traitée comme une masse silencieuse à dompter plutôt qu’une force créatrice à écouter. Lorsque les gouvernants méprisent leurs citoyens, lorsqu’ils méprisent particulièrement leurs jeunes en les condamnant à l’exil ou au chômage, ils sèment les graines de leur propre chute.
Le message adressé par ces soulèvements est clair : le temps où les castes militarisées, les clans familiaux ou les oligarchies financières pouvaient se croire éternelles est révolu. L’ère numérique a brisé les monopoles de l’information et démultiplié la capacité des peuples à se voir, à s’entendre et à se soulever ensemble. Les jeunes de Katmandou, les étudiants de Dacca, les manifestants de Jakarta – chacun dans son contexte – montrent qu’il existe une puissance politique nouvelle, horizontale, insaisissable, qui ne se satisfait plus des récits officiels.
Pour les régimes qui, comme en Algérie, persistent à gouverner par la répression, à étouffer la parole citoyenne, à transformer la jeunesse en simple masse à surveiller ou à exiler, ces événements sont un avertissement. Car l’histoire récente de la région – de la crise économique qui a balayé les Rajapaksa à l’insurrection népalaise – prouve que l’usure de la légitimité et le mépris du peuple ne se paient pas seulement dans les urnes, mais parfois dans la rue, par des explosions incontrôlables. La génération montante n’accepte plus de voir son avenir sacrifié aux privilèges de quelques-uns ; elle ne croit plus aux vieilles mythologies politiques ni aux discours de stabilité brandis comme des menottes.
Le cri des jeunes de Katmandou – « le pays nous appartient, pas aux corrompus » – pourrait résonner à Alger, à Tunis, à Beyrouth, à Khartoum ou ailleurs. C’est un chant de refus, mais aussi d’espérance. Car au-delà des démissions arrachées, au-delà des palais désertés par des dirigeants usés, il y a la possibilité d’une refondation. Encore faut-il que les forces sociales, politiques et intellectuelles comprennent que la jeunesse n’est plus l’arrière-plan muet des régimes mais leur juge permanent.
L’ogre autoritaire, qu’il porte l’uniforme militaire, qu’il se drape dans les symboles religieux ou qu’il brandisse le drapeau du développement, n’a plus carte blanche. Les fissures apparues à Katmandou, à Colombo et à Jakarta sont des avertissements adressés à toutes les capitales où l’on croit possible d’écraser l’avenir. Car l’avenir, désormais, parle la langue de la jeunesse, celle des réseaux, des rues en liesse et des slogans fulgurants. Les régimes qui ne l’entendront pas risquent, comme Oli ou Rajapaksa, d’être balayés par cette marée nouvelle.
Khaled Boulaziz

