Nous écrivons cette tribune avec la gorge brûlée et la conscience en alarme. En Palestine, le meurtre à ciel ouvert n’est plus un dérapage : c’est une méthode, un rythme, une liturgie inverse. Des familles sont pulvérisées, des villes réduites en gravats, des enfants meurent de faim sous les drones ; et l’on appelle cela « sécurité ». Quiconque garde encore un reste de pudeur sait pourtant nommer la chose : un génocide. Une guerre de religion en travesti, où l’on sacralise l’acier et l’on profane la tendresse, où des versets de pierre recouvrent la plainte des mères.
Dans ce décor de cendres, le nouveau Pape reçoit, souriant, le président de l’entité criminelle d’Israël. Les caméras glissent, les flashs crépitent, et l’on nous demande d’admirer le protocole : poignée de main, compliments convenus, langage de paix au milieu des ruines. Que signifie ce geste, sinon l’absurde banalité du mal vêtue de soie blanche ? Comment peut-on serrer la main qui signe, chaque matin, des ordres qui affament, bombardent, exilent, avec la régularité d’un chapelet funèbre ? Peut-on, au nom d’une diplomatie sacrée, bénir la férocité et dire ensuite aux victimes : « patientez » ?
Nous sommes en droit de refuser ce spectacle. Nous ne voulons pas de ce Pape en Algérie ni dans aucun pays islamique tant qu’il feint d’ignorer le sang qui monte à la coupole du Ciel. Car le problème n’est pas la rencontre en soi ; c’est l’aveuglement qu’elle scelle, l’oubli souverain des corps broyés, la neutralité posture qui relativise l’irréparable. Un pasteur ne peut pas bénir les loups et demander ensuite aux agneaux d’être patients. Il n’est pas neutre d’embrasser un bourreau : c’est désigner la victime comme variable d’ajustement, c’est maquiller la mort en procédure.
On nous dira : l’Église parle à tout le monde, elle ouvre des passerelles. Mais à quoi sert un pont qui enjambe une fosse commune sans s’arrêter, sans déposer une gerbe, sans nommer le crime ? L’hospitalité évangélique n’est pas un tapis rouge déroulé devant l’impunité ; c’est la table dressée pour les brisés, la parole donnée aux sans-noms. La fraternité authentique a des nerfs et des dents : elle refuse d’absoudre l’inexcusable, elle nie au meurtre le droit de se cacher derrière la liturgie du « processus ». Quand la paix n’est qu’un bruit de scène pour couvrir la guerre, alors le silence est plus honnête que la rhétorique.
La question est donc posée, terrible, nue : de quel Dieu parle-t-on ? Est-ce le Dieu d’amour, de compassion, de générosité, Celui qui, dans toutes les traditions, se penche vers l’opprimé, protège l’orphelin, libère le captif ? Ou bien un Dieu d’apparat, protocolaire, qui se satisfait de phrases tièdes et d’accolades photographiées tandis que les mères creusent à mains nues sous les ruines ? Si le Pape vénère le même Dieu que les enfants de Gaza implorent, pourquoi son calendrier s’aligne-t-il sur les horaires des bourreaux et non sur l’urgence des affamés ?
Nous n’exigeons pas des anathèmes théâtraux, mais un simple courage : nommer le crime, dénoncer l’idéologie de domination qui le justifie, condamner sans équilibre mensonger la machine de mort. Dire que le blocus est un péché, que l’occupation est un péché, que l’apartheid est un péché. Dire que la bombe qui écrase une école n’a pas d’excuse, jamais. Dire qu’un siège qui affame les villes n’est pas une politique : c’est une profanation. Et refuser, tant que dure l’horreur, la caresse protocolaire qui blanchit l’impiété, ce baume qui anesthésie les consciences.
On nous reprochera la colère. Mais il est des colères hygiéniques. L’indignation est la politesse due aux morts lorsque les vivants se taisent. Nous n’appelons à aucune vengeance, nous appelons à la justice. Qu’on ouvre les frontières aux convois, qu’on cesse de vendre des armes aux tueurs, qu’on mette fin aux visites qui maquillent l’abject. Qu’on réaffirme, depuis les minarets et les cathédrales, depuis les synagogues et les places publiques, que la vie humaine n’est pas négociable, qu’elle n’appartient à aucune forteresse identitaire, qu’elle est la seule relique véritable.
Oui, c’est une guerre de religion : non pas entre croyants, mais entre deux théologies. L’une adore la puissance, l’ethnie, la forteresse ; l’autre sert l’humble, le sans-armes, le réfugié. Le Saint-Siège devrait se souvenir de quel côté se tient l’Évangile quand les pierres crient. Tant que le Pape préfèrera la photo à la prophétie, nous lui tournerons le dos. Qu’il vienne, un jour, sans caméras, baiser la poussière de Gaza, porter sur ses épaules un enfant rescapé, prononcer un seul mot clair : « Stop ». Ce jour-là, nous écouterons.
D’ici là, nous persistons : pas d’indulgence pour l’indifférence sacrée. Nul ne bénit un génocide. Nul ne serre la main qui frappe sans perdre sa propre âme. La prière sans courage n’est qu’un murmure livide. Nous appelons les consciences à se lever, à exiger actes, les institutions à rompre la comédie. Boycotter la mise en scène, soutenir les secours, protéger les témoins, documenter chaque crime. Jusqu’à ce que la justice perce le mur des chancelleries, et que la vie recommence enfin, en Palestine.
Khaled Boulaziz

