La Nakba, Napoléon et les Juifs

16 mai 2026

La Nakba et le slogan « L’année prochaine à Jérusalem »Chaque année, au moment de la Pâque juive, le toast rituel résonne : « L’année prochaine à Jérusalem ». Ce slogan, chargé d’espérance millénaire pour un peuple dispersé, est devenu, dans la bouche des dirigeants israéliens et de leurs alliés occidentaux, un cri de victoire colonial et religieux. Il célèbre un retour triomphal sur une terre promise par décret divin selon la tradition biblique et par calcul géopolitique. Mais pour les Palestiniens, ce même slogan sonne comme une sentence de mort. Il annonce la poursuite implacable de la Nakba, la Catastrophe inaugurée en 1948 et qui, en 2026, se déchaîne encore à Gaza dans un bain de sang, de faim et de ruines. Ce qui se joue aujourd’hui est en essence un conflit religieux avec l’apparence d’un « différend territorial ».

C’est la continuation logique d’un projet impérialiste européen qui instrumentalise les aspirations religieuses juives. L’histoire commence bien avant Balfour, bien avant 1948. Elle commence en 1799, sous les murs de Saint-Jean-d’Acre.Lors de sa campagne d’Égypte et de Syrie, Napoléon, maître du réalisme cynique, ne se contente pas de conquérir. Il manœuvre. Il brise les ghettos en Europe, accorde aux Juifs des droits civils, non par philanthropie, mais parce qu’il voit en eux un levier transnational ancré dans leur foi millénaire.

À Jaffa, en mars 1799, après avoir pris la ville, il ordonne le massacre de 2 000 à 4 500 prisonniers ottomans – fusillés, baïonnés, noyés sur la plage. Un crime de guerre qui terrorise la région et qui révèle la brutalité nue du conquérant. Mais derrière la boucherie, une autre idée germe : une proclamation aux Juifs. Le texte, dont l’authenticité est débattue mais dont l’esprit est indéniable, invite « la nation unique » d’Israël à venir revendiquer ses droits en Palestine sous protection française, au nom de leur héritage biblique. « Hâtez-vous ! Voici le moment qui peut ne plus se représenter avant des milliers d’années. »Napoléon n’invente pas le sionisme par amour de la Bible. Il l’instrumentalise. Il rêve d’un État-tampon juif pro-français qui affaiblirait l’Empire ottoman et barrerait la route aux Britanniques, en exploitant le désir religieux du retour à Sion. Les réseaux financiers juifs, dont les Rothschild émergent déjà, sont perçus comme un atout potentiel. Le projet avorte avec la défaite devant Acre et la retraite précipitée.

Mais l’idée ne meurt pas. Elle devient un modèle. Un siècle plus tard, la Déclaration Balfour de 1917 reprendra exactement la même logique : utiliser les aspirations religieuses juives pour servir les intérêts impériaux britanniques au Moyen-Orient. L’Occident n’a jamais cessé de voir la Palestine comme un pion sur l’échiquier, en jouant sur les revendications sacrées des uns contre les droits des autres.

C’est ainsi que naît la Nakba. En 1948, plus de 700 000 Palestiniens sont expulsés ou fuient devant les milices sionistes. Des centaines de villages sont rasés, leurs noms arabes effacés des cartes, leurs terres redistribuées à des colons. Les maisons sont confisquées, les clés gardées par les réfugiés comme preuve d’un droit imprescriptible. Ce n’est pas un « accident de l’histoire ». C’est l’aboutissement d’un siècle de calculs européens mêlés à une interprétation religieuse du droit à la terre promise.

Le slogan « L’année prochaine à Jérusalem » devient réalité pour les uns au prix de l’exil éternel pour les autres. La création d’Israël n’est pas seulement le fruit d’un génocide nazi et d’une culpabilité occidentale. Elle est aussi la réalisation tardive du plan napoléonien : implanter une force démographique et militaire loyale à l’Occident au cœur du monde arabe et musulman, légitimée par un récit biblique.

Et la catastrophe n’a jamais cessé. Elle s’est simplement modernisée. Depuis 1967, l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza poursuit la même mécanique : confiscation des terres, démolition des maisons, fragmentation du territoire, implantation de colonies au nom de l’Eretz Israël biblique.

Mais c’est à Gaza, depuis octobre 2023, que la Nakba atteint son paroxysme. Un territoire déjà assiégé depuis 2007 est transformé en champ de ruines. Bombardements systématiques, destruction des infrastructures, famine organisée, privation d’eau, d’électricité, de soins. Des familles entières broyées sous les décombres, des enfants fouillant les gravats pour survivre, des hôpitaux assiégés, des camps de déplacés bombardés à leur tour.L’ONU parle d’une situation humanitaire « désastreuse ». Amnesty International et la rapporteuse spéciale Francesca Albanese qualifient les faits de génocide en cours. La Cour internationale de Justice a ordonné des mesures conservatoires dès janvier 2024. Rien n’y fait. La machine continue.

Pourquoi ? Parce que la logique est la même qu’en 1799 ou qu’en 1948 : rendre la vie impossible pour produire l’exil ou l’extinction, afin de réaliser la vision religieuse d’une terre exclusivement juive. Hier, on détruisait les villages pour empêcher le retour des réfugiés.

Aujourd’hui, on pulvérise Gaza pour qu’il ne reste plus rien à reconstruire, plus personne à faire revenir. Les déplacés fuient d’un quartier en flammes vers un autre quartier en flammes, dans une prison à ciel ouvert. Le slogan « L’année prochaine à Jérusalem » résonne désormais comme une provocation obscène : pour les colons qui dansent sur les ruines au nom de leur foi, pour les dirigeants qui parlent de « raser Gaza » ou de la repeupler en invoquant les promesses divines.Pendant ce temps, les Palestiniens conservent leurs clés rouillées et leurs titres de propriété comme des reliques d’un monde qu’on leur a volé, défendant leur attachement ancestral et spirituel à cette terre sainte.

L’impunité est totale. Les grandes puissances qui ont armé Napoléon, qui ont signé Balfour, qui ont créé Israël, fournissent aujourd’hui les bombes, le veto à l’ONU et le narratif. Elles parlent de « droit à la défense » quand il s’agit d’un peuple assiégé depuis des décennies. Elles invoquent l’Holocauste pour justifier un nouveau crime collectif. Elles oublient que la Nakba n’est pas une réponse à l’antisémitisme européen, mais sa prolongation externalisée dans un conflit religieux. Les Palestiniens paient pour les fautes de l’Europe. Et l’Europe, hypocrite, regarde le génocide en direct sur ses écrans sans bouger.

Commémorer la Nakba le 15 mai n’est plus seulement un devoir de mémoire. C’est une accusation vivante.Accusation contre un projet colonial qui instrumentalise un rêve religieux et qui n’a jamais été abandonné. Accusation contre un Occident qui, de Napoléon à Biden en passant par Balfour, a toujours préféré la géopolitique et les calculs religieux à la justice. Accusation contre un Israël qui transforme le rêve juif de retour, ancré dans la Torah, en cauchemar palestinien d’effacement. Tant que les réfugiés n’auront pas le droit de revenir, tant que Gaza sera affamée, tant que Jérusalem sera annexée par la force au nom de sa sacralité juive exclusive, la Catastrophe continuera.

Le slogan « L’année prochaine à Jérusalem » révèle toute son ironie tragique. Pour les uns, il est devenu réalité grâce à la puissance militaire et au soutien inconditionnel de l’Occident, justifiée par des textes sacrés. Pour les autres, il symbolise l’interdiction définitive de rentrer chez soi. La Palestine n’est pas une terre sans peuple. Elle est un peuple qu’on a rendu sans terre. Et ce peuple, malgré la mort, la faim et l’abandon, refuse l’effacement. Il résiste. Il témoigne. Il exige, devant l’histoire et devant le monde, que la Nakba s’arrête enfin.Car la vraie question n’est plus seulement « Quand la paix viendra-t-elle ? ».

Elle est plus brutale : jusqu’à quand l’Occident acceptera-t-il que son projet impérialiste, né sous les tentes napoléoniennes et achevé dans les ruines de Gaza, continue de broyer un peuple entier au nom d’un conflit religieux déguisé ? L’année prochaine à Jérusalem ? Pour qui ? Pour les colons armés jusqu’aux dents invoquant la Bible ou pour les réfugiés qui n’ont jamais cessé de rêver de leurs oliviers et de leurs maisons perdues ? Tant que la réponse restera la première, la Nakba ne sera pas un souvenir. Elle sera, chaque jour, la réalité la plus cruelle du XXIe siècle.

Khaled Boulaziz