Il y a des États qui bâtissent des écoles, d’autres qui bâtissent des hôpitaux. Et puis il y a les Émirats arabes unis, cette station-service climatisée qui rêve de se faire passer pour un empire. Derrière les gratte-ciel de Dubaï, les salons dorés d’Abou Dhabi, les tournois de golf et les contrats de sponsoring, se dessine une politique étrangère d’une brutalité froide : acheter des ports, financer des milices, soutenir des séparatistes, déplacer des lignes de fracture, puis venir parler de stabilité dans les forums internationaux.
Le Soudan en est aujourd’hui l’exemple le plus sanglant. L’article de Middle East Eye qui évoque l’horreur d’el-Fasher accuse les Émirats d’avoir fourni aux Forces de soutien rapide, les RSF, armes, ravitaillement, couverture diplomatique et relais logistiques, tout en soulignant que le chef des RSF, Hemedti, aurait offert en retour or, mercenaires et influence dans un pays stratégique. Amnesty International a, de son côté, identifié en 2025 des armes chinoises sophistiquées utilisées au Soudan et estime qu’elles ont été “presque certainement” réexportées par les Émirats vers les RSF, en violation de l’embargo onusien sur le Darfour.
Le résultat n’est pas une abstraction géopolitique. C’est el-Fasher. C’est Darfour. Ce sont des familles entassées sur les routes, des villes encerclées, des civils rançonnés, des femmes violentées, des enfants affamés. Le Soudan est devenu la plus grande crise de déplacement au monde : selon OCHA, 9,3 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays et 4,4 millions avaient fui vers les pays voisins dans son plan humanitaire 2026. Voilà ce que produit la diplomatie des cheikhs quand elle descend de ses tours de verre : des cimetières sans noms et des populations transformées en variables d’ajustement.
Bien sûr, Abou Dhabi nie. Le ministère émirati des Affaires étrangères affirme rejeter “fermement” toute accusation de livraison d’armes à une partie au conflit soudanais, qualifiant ces accusations de “sans fondement” et assurant appeler au cessez-le-feu et à un processus politique civil. Mais le problème des Émirats n’est pas seulement ce qu’ils disent. C’est ce que leur stratégie révèle, pays après pays : une obsession des couloirs maritimes, des ports, des bases, des ressources et des hommes armés que l’on peut financer à distance.
Au Yémen, le même scénario s’est écrit dans la poussière et le sang. Sous couvert de lutte contre les Houthis, Abou Dhabi a soutenu et consolidé des forces séparatistes dans le Sud, contribuant à transformer une guerre déjà atroce en marché ouvert des influences. Le Washington Post rapporte que les Émirats ont financé, armé et renforcé le Conseil de transition du Sud, tout en développant des infrastructures militaires et portuaires dans des villes et îles stratégiques, parfois sans le consentement du gouvernement yéménite reconnu internationalement.
En Libye, le modèle s’est répété avec le maréchal Haftar : appui aux hommes forts, contournement des institutions, pari sur le fait accompli. Les rapports du panel d’experts de l’ONU sur la Libye documentent depuis des années les violations de l’embargo sur les armes dans ce conflit. Là encore, le discours officiel parle de stabilité ; la réalité ressemble à un investissement dans la fragmentation.
Dans la Corne de l’Afrique, la carte est encore plus claire. Carnegie a recensé depuis le milieu des années 2010 des installations ou avant-postes émiratis dans huit pays ou territoires : Yémen, Érythrée, Somaliland, Puntland, Somalie, Tchad, Libye et Égypte. Cette stratégie d’“avant-postes flexibles” permet à Abou Dhabi de réduire les coûts, de minimiser l’exposition politique et d’agir dans des zones où les acteurs non étatiques pèsent lourd. Autrement dit : peu de drapeaux, beaucoup de pistes d’atterrissage ; peu de déclarations, beaucoup de cargaisons.
La Somalie a fini par tirer la sonnette d’alarme. En janvier 2026, Mogadiscio a annulé ses accords avec les Émirats, accusant Abou Dhabi de pratiques portant atteinte à la souveraineté, à l’unité nationale et à l’indépendance politique du pays. Le reproche est limpide : les Émirats ne se contentent pas de commercer avec les États ; ils investissent dans leurs fissures.
C’est cela, la diplomatie émiratie : une mondialisation en treillis. On achète un port ici, on finance une milice là, on soutient un séparatiste ailleurs, on blanchit l’image avec du football, de la Formule 1, des musées et des conférences sur la tolérance. La vitrine est brillante ; l’arrière-boutique sent la poudre.
Les Émirats veulent être reconnus comme une puissance internationale. Mais une puissance internationale n’est pas seulement un pays qui possède des fonds souverains, des gratte-ciel et des influenceurs. C’est un État capable d’assumer une responsabilité historique devant les peuples. Or, partout où Abou Dhabi prétend apporter l’ordre, la fragmentation progresse. Partout où il parle de stabilité, les armes circulent. Partout où il invoque la sécurité, les civils paient.
La vérité est brutale : les Émirats ne sont pas devenus un acteur mondial parce qu’ils portent une vision. Ils le sont devenus parce qu’ils ont transformé leur richesse pétrolière en capacité de nuisance. Une station-service peut se payer des drones, des ports et des consultants. Elle peut acheter le silence de capitales occidentales dépendantes de ses investissements. Elle peut repeindre ses ambitions en langage diplomatique. Mais elle ne devient pas pour autant une civilisation politique.
Et pendant que les salons d’Abou Dhabi parlent de paix, les peuples, eux, comptent leurs morts.
Le Soudan, le Yémen, la Libye, la Somalie : ce ne sont pas des cases sur une carte stratégique. Ce sont des sociétés vivantes que la politique émiratie traite comme des terrains de jeu. Voilà pourquoi il faut nommer les choses : les Émirats ne stabilisent pas le monde arabe ni l’Afrique orientale. Ils exploitent leurs fractures, puis vendent au monde l’image d’un pompier alors qu’ils ont participé à répandre l’essence.
Khaled Boulaziz
