La Palestine, l’enfance assassinée

14 mai 2026

Un enfant palestinien tué chaque semaine. Voilà ce que disent les chiffres. Mais un chiffre ne crie pas. Un chiffre ne court pas dans une rue de Jénine, de Naplouse, de Tulkarem ou de Tammun. Un chiffre ne serre pas la main de sa mère avant de mourir. Un chiffre ne laisse pas derrière lui un cartable vide, une chambre silencieuse, une famille brisée.

Depuis janvier 2025, en Cisjordanie occupée, y compris à Jérusalem-Est, l’UNICEF alerte sur une réalité insoutenable : des enfants palestiniens sont tués à un rythme moyen d’au moins un par semaine. En mars 2026, l’agence recensait déjà 65 enfants tués et plus de 760 blessés ; en mai 2026, le bilan rapporté par l’UNICEF atteignait au moins 70 enfants tués et 850 blessés.

Cette phrase devrait suffire à provoquer une crise internationale. Elle devrait suffire à convoquer des comptes, à suspendre les complicités, à briser le confort des chancelleries. Elle ne provoque pourtant qu’un murmure embarrassé.

Car les enfants palestiniens meurent dans un monde qui a appris à détourner les yeux. Ils meurent dans des communiqués prudents, dans des bilans qui s’allongent, dans des paragraphes qu’on lit vite avant de passer à autre chose. Leur mort est documentée, comptée, archivée. Mais elle n’est presque jamais empêchée.

C’est là que commence l’accusation.

Ce qui se déroule en Cisjordanie n’a rien d’un accident répété. C’est le produit d’un système : occupation militaire, incursions armées, barrages, colonies, violences de colons, démolitions, déplacements forcés et impunité. Une enfance entière grandit sous surveillance, sous menace, sous les bottes et, trop souvent, sous les balles.

L’UNICEF affirme que la majorité des décès d’enfants palestiniens recensés depuis janvier 2025 en Cisjordanie sont dus à des tirs à balles réelles. Voilà le cœur du scandale. On ne protège pas l’ordre public en tirant sur l’avenir d’un peuple. On ne parle pas de “sécurité” quand des enfants paient de leur vie une occupation qui n’en finit plus de s’étendre.

Le 14 mars 2026, deux frères âgés de 5 et 7 ans ont été tués à Tammun, aux côtés de leurs parents, alors qu’ils se trouvaient dans une voiture familiale. L’UNICEF a dénoncé leur mort. L’Associated Press a rapporté que l’armée israélienne avait affirmé que le véhicule aurait accéléré vers ses forces et que l’incident faisait l’objet d’un examen. Mais même lorsque l’armée annonce une enquête, la question demeure : combien d’enfants faudra-t-il encore enterrer avant que l’impunité cesse d’être la règle ?

Il faut refuser la langue anesthésiante. Refuser les mots qui lavent le sang. Refuser “incident”, quand il y a des enfants morts. Refuser “contexte tendu”, quand il y a une population sous occupation. Refuser “affrontements”, quand le rapport de force oppose l’une des armées les plus puissantes du monde à des familles qui tentent simplement de vivre.

La Cisjordanie n’est pas seulement “sous tension”. Elle est méthodiquement étranglée. Ses routes sont coupées. Ses villages sont surveillés. Ses camps sont fouillés. Ses terres sont confisquées. Ses habitants sont arrêtés, déplacés, humiliés, blessés, tués. Et au milieu de cette mécanique, les enfants ne sont pas des exceptions protégées : ils deviennent des victimes récurrentes.

L’ONU et ses agences documentent depuis des mois la dégradation de la situation en Cisjordanie : morts, blessés, opérations militaires, violences de colons, restrictions de mouvement, risques d’éviction et aggravation des conditions humanitaires. Selon l’UNRWA, en s’appuyant sur les données d’OCHA, plus de 1 000 Palestiniens, dont au moins 231 enfants, ont été tués en Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, entre le 7 octobre 2023 et le 7 mars 2026.

Ces chiffres ne sont pas des colonnes dans un rapport. Ce sont des familles éventrées. Ce sont des mères qui reconnaissent un corps. Ce sont des pères qui n’ont plus personne à accompagner à l’école. Ce sont des frères et des sœurs qui grandissent avec une absence à table. Ce sont des enfants survivants qui apprennent trop tôt que le monde sait, mais ne bouge pas.

Et le monde sait.

Les gouvernements savent. Les institutions savent. Les diplomates savent. Les rédactions savent. Les dirigeants qui parlent de droit international savent. Ceux qui livrent des armes savent. Ceux qui couvrent politiquement Israël savent. Ceux qui se taisent savent aussi.

La vérité est là : il ne s’agit plus seulement d’un échec moral. Il s’agit d’une complicité par inertie. Quand un enfant palestinien meurt chaque semaine et que la réponse internationale se limite à des regrets calibrés, le silence devient une position politique. Et cette position protège toujours le plus fort.

Il faut nommer les responsabilités. L’armée israélienne opère en territoire occupé. Les autorités israéliennes contrôlent les accès, les routes, les permis, les incursions, les arrestations, les tirs, les règles d’engagement, les colonies et la protection dont bénéficient trop souvent les colons violents. On ne peut pas exercer un tel contrôle et se prétendre étranger aux conséquences. On ne peut pas occuper, encercler, intervenir, tirer, puis parler comme si la mort des enfants était une fatalité sans auteur.

Il faut aussi accuser l’hypocrisie internationale. Car lorsque d’autres enfants sont tués ailleurs, le vocabulaire devient soudain limpide : crimes, sanctions, justice, responsabilité. Mais lorsqu’il s’agit d’enfants palestiniens, le monde occidental découvre la prudence, le conditionnel, la nuance infinie, la phrase molle. Il réclame des enquêtes, puis oublie d’en exiger les résultats. Il demande la retenue, mais continue les alliances. Il invoque le droit, mais refuse d’en tirer les conséquences.

Cette indignation sélective est une honte.

Les enfants palestiniens n’ont pas besoin de larmes diplomatiques. Ils ont besoin de protection. Ils n’ont pas besoin d’un nouveau communiqué “préoccupé”. Ils ont besoin que cesse la violence qui les tue, les mutile, les traumatise et les prive d’avenir. L’UNICEF rappelle que les enfants qui survivent à ces violences peuvent porter des blessures physiques permanentes et des traumatismes psychologiques profonds, notamment lorsqu’ils ont vu des proches mourir ou être grièvement blessés.

Que reste-t-il d’une enfance lorsqu’elle se déroule entre les raids, les funérailles et les checkpoints ? Que reste-t-il d’un droit à l’école lorsque la route peut devenir un piège ? Que reste-t-il d’un droit au jeu lorsque la rue peut devenir une scène de tir ? Que reste-t-il d’un droit à la vie lorsque le monde s’habitue à compter les morts ?

La Palestine n’enterre pas seulement ses enfants. Elle enterre chaque semaine une part de la conscience internationale.

Et pourtant, les mêmes puissances continueront peut-être de parler de “processus de paix” comme on récite une formule morte. Elles continueront de dire qu’il faut “éviter l’escalade”, comme si l’escalade n’était pas déjà là, dans les cimetières, dans les camps, dans les hôpitaux, dans les yeux des enfants blessés. Elles continueront de demander “aux deux parties” de faire preuve de retenue, comme si l’occupant et l’occupé occupaient la même place dans l’histoire.

Non. Il n’y a pas de symétrie entre celui qui contrôle et celui qui subit le contrôle. Il n’y a pas d’équilibre entre une armée et un enfant. Il n’y a pas de neutralité possible devant une moyenne aussi obscène : un enfant tué chaque semaine.

La question n’est plus de savoir si le monde est informé. Il l’est. La question est de savoir combien de temps encore il acceptera de regarder des enfants palestiniens mourir en appelant cela une “situation complexe”.

Un enfant par semaine.

Cette phrase devrait suffire à condamner une politique. Elle devrait suffire à faire trembler les alliés d’Israël. Elle devrait suffire à imposer des comptes, des sanctions, des enquêtes indépendantes, des protections effectives, une fin de l’impunité.

Mais si elle ne suffit pas, alors il faudra poser la question autrement : combien vaut la vie d’un enfant palestinien dans l’ordre mondial actuel ?

À voir la réaction des puissants, la réponse est terrible.

Elle vaut un communiqué.
Elle vaut une inquiétude.
Elle vaut une phrase au conditionnel.
Elle vaut moins qu’une alliance stratégique.
Elle vaut moins qu’un calcul électoral.
Elle vaut moins qu’un contrat militaire.
Elle vaut moins que le confort de ceux qui savent et qui se taisent.

Voilà pourquoi il faut écrire. Voilà pourquoi il faut accuser. Voilà pourquoi il faut répéter les noms, les âges, les lieux, les dates, les bilans. Parce que l’oubli est la deuxième mort que l’on inflige aux victimes.

En Cisjordanie, les enfants palestiniens ne meurent pas dans le silence. Ils meurent dans le bruit assourdissant de l’indifférence internationale.

Et ce bruit-là accuse tout le monde.

Khaled Boulaziz