Le retour de Stéphane Romatet, ambassadeur de France en Algérie, le 8 mai 2026, dépasse le simple geste diplomatique. La date choisie en fait une scène politique chargée, presque indécente.
Le 8 mai n’est pas un jour comme les autres : l’Algérie y commémore les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Tandis que la France célébrait la victoire sur le nazisme, l’ordre colonial réprimait dans le sang les manifestations algériennes. La mémoire nationale retient un chiffre — 45 000 morts — que les historiens continuent de discuter, mais que le peuple, lui, porte comme une blessure ouverte.
C’est précisément ce jour-là que l’ambassadeur fait son retour. Il n’est pas seul. À ses côtés, Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre française des Armées et des Anciens combattants, s’est rendue à Sétif pour les commémorations. L’Élysée a tranché sans ambages : Romatet reprend ses activités et travaillera à la relance de la coopération bilatérale.
L’image est saisissante. Sur la terre du massacre, au jour anniversaire du massacre, la France réapparaît par la voix d’un ambassadeur, d’une ministre liée à l’institution militaire, par le vocabulaire de la mémoire autant que par les dossiers consulaires, sécuritaires, migratoires. Et le pouvoir algérien y consent. Plus qu’une maladresse de calendrier, il s’agit d’une capitulation symbolique.
Une réinstallation tous azimuts
La séquence doit être lue dans son ensemble. Paris ne revient pas sur la pointe des pieds, mais en force, multipliant les points d’entrée : Sétif, l’ambassade, les dossiers consulaires, la sécurité, la question migratoire, les passeports diplomatiques.
En 2025 déjà, la crise autour de ces derniers documents avait mis à nu l’un des nerfs du système. L’accord franco-algérien de 2013, qui exemptait de visa de court séjour les détenteurs de passeports diplomatiques ou de service, est tombé en désuétude : Alger a cessé de l’appliquer le 11 mai 2025, Paris a répliqué par réciprocité le 16 mai, avant que la suspension notifiée par la France ne prenne effet le 7 août.
Le dossier n’a rien de technique ; il est éminemment politique. Le passeport diplomatique algérien dépasse de loin la fonction d’un simple document de mission. Au sein du système, il opère comme un marqueur de rang, un instrument de mobilité, un privilège de caste. Plusieurs observateurs y voient à juste titre le symbole d’une oligarchie au sommet de l’État — élite militaire, administrative, judiciaire et politique — qui jouit d’une liberté de circulation refusée au citoyen ordinaire.
D’où la portée révélatrice de cette crise des visas. En s’attaquant au passeport diplomatique, Paris ne pénalise pas le peuple mais la nomenklatura : ce cercle qui dénonce la France dans ses discours tout en y voyageant, y soignant ses proches, y plaçant ses avoirs, ses enfants et ses issues de secours. Le peuple algérien subit l’humiliation consulaire ; la caste, elle, négocie ses facilités.
Brahimi et la thèse du Hizb França
Pour saisir la mécanique de ce retour, il faut relire Abdelhamid Brahimi. Dans Aux origines de la tragédie algérienne, 1958-2000 — Témoignage sur Hizb França, l’ancien Premier ministre ne se contente pas d’évoquer une influence culturelle. Il décrit un système : un noyau politico-militaire qui aurait prolongé, dans l’Algérie indépendante, les logiques héritées de l’ordre colonial.
Sous sa plume, Hizb França ne se confond ni avec la francophonie, ni avec l’école française, ni avec la littérature, ni avec l’usage administratif d’une langue léguée par l’histoire. Le terme désigne une structure d’influence enracinée dans l’État, l’armée, les services, l’administration et l’économie.
La thèse repose sur un point central : la place déterminante accordée aux anciens cadres formés par l’armée française, les DAF — ces « déserteurs de l’armée française » qui ont rallié l’ALN avant d’intégrer l’appareil militaire de l’Algérie nouvelle. Tous, bien sûr, ne sauraient être réduits à des agents de Paris ; certains furent d’authentiques patriotes, d’autres apportèrent des compétences techniques précieuses. Mais l’interrogation soulevée par Brahimi reste vertigineuse : que devient un État né d’une guerre anticoloniale lorsque des hommes formés par l’armée coloniale s’installent au cœur de son appareil de défense ?
L’auteur soutient que cette continuité a permis à une minorité de prendre pied dans les secteurs stratégiques — défense, renseignement, administration, économie. Le drame algérien, selon lui, ne commencerait pas avec la décennie noire : ses racines plongeraient dans la naissance même de l’État indépendant, dans cette captation précoce de l’appareil par des groupes capables d’utiliser la légitimité révolutionnaire tout en reproduisant les réflexes hérités du système colonial. Avec Brahimi, Hizb França cesse d’être une insulte pour devenir une hypothèse historique : celle d’une indépendance politique minée par des continuités humaines, administratives, sécuritaires et économiques.
Aboud et l’anatomie de la prédation
Hichem Aboud complète cette lecture de l’intérieur. La Mafia des généraux, paru en 2002, ne se limite pas à décrire une influence postcoloniale : l’auteur expose une machine de pouvoir, un cabinet noir, une caste militaire et sécuritaire qui aurait confisqué l’État, organisé l’opacité, manipulé la peur, accaparé la rente et réduit la souveraineté à un décor.
Là où Brahimi nomme une continuité historique, Aboud en décrit la méthode. Les deux ouvrages ne disent pas exactement la même chose, mais ils se répondent. Le premier montre comment l’influence française aurait trouvé des relais dans l’État postcolonial ; le second, comment une caste militaire aurait métamorphosé cet État en appareil clos, autoritaire, prédateur.
Le régime décrit par Aboud n’est pas seulement autoritaire ; il est patrimonial. Il ne gouverne pas, il possède. Il ne défend pas des frontières, il sécurise des circuits. Il ne commémore pas les martyrs pour libérer le pays, mais pour habiller ses arrangements. Le mot « mafia » échappe alors à la simple outrance polémique : il désigne une logique précise — appropriation de l’État, contrôle des richesses, clientélisme, corruption, chantage, fabrication de l’ennemi, neutralisation des contre-pouvoirs, gestion clandestine des crises.
Brahimi donne un nom à la dépendance ; Aboud en dessine l’anatomie. Ensemble, ils éclairent ce qui s’est joué le 8 mai 2026.
La souveraineté brandie, les privilèges négociés
Le pouvoir algérien ne cesse d’invoquer la souveraineté. Il dénonce les ingérences, convoque l’histoire, mobilise les martyrs, se présente en gardien de novembre. Pourtant, lorsqu’il s’agit de poser un acte concret — refuser une date, signifier à Paris que le 8 mai ne saurait servir de tremplin à une normalisation diplomatique — il garde le silence.
Un État authentiquement souverain aurait imposé un autre calendrier. Un pouvoir respectueux de ses morts aurait refusé cette mise en scène. Un régime véritablement indépendant aurait compris que, dans une relation post-coloniale, les symboles sont eux-mêmes des champs de bataille. Or Alger a consenti : la France a pu revenir le jour même de la plaie, et la mémoire de Sétif a servi de toile de fond à la reprise de la coopération bilatérale.
La contradiction est béante. Le régime mobilise la mémoire contre son propre peuple, mais l’abandonne face à Paris. Il interdit, surveille, arrête, intimide au nom de la souveraineté ; mais lorsque la France revient par l’ambassadeur, la ministre, les dossiers consulaires et les leviers migratoires, cette même souveraineté se révèle soudain flexible, négociable, administrable.
Le passeport diplomatique, nerf de la caste
Les critiques ont mis le doigt sur une vérité essentielle : le passeport diplomatique algérien cristallise la fracture entre le peuple et la nomenklatura. Dans un État normal, ce document reste un outil fonctionnel adossé à une mission officielle. En Algérie, son usage s’est étendu à un large cercle de responsables et d’anciens responsables, de hauts cadres, de militaires, d’institutions, parfois jusqu’à leurs familles et leurs proches.
Il dit la vérité d’un régime à deux vitesses. Pour le citoyen : files d’attente, refus de visa, humiliation consulaire, soupçon permanent. Pour les sommets de l’État : privilèges, mobilité, immunités, accès facilité aux capitales européennes. La suspension de l’exemption de visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques ou de service revêt dès lors une portée politique majeure. Elle expose la dépendance intime de ceux qui prétendent incarner l’indépendance nationale, et révèle la fragilité d’une élite qui a besoin de la France tout en jurant la combattre. Le nationalisme officiel se mue alors en mise en scène : langage révolutionnaire pour le peuple, langage consulaire pour Paris.
Une date qui n’est pas un protocole
Le 8 mai 1945 ne saurait être une cérémonie disponible, une case d’agenda, un décor pour relancer une relation bilatérale. C’est une accusation historique. À Sétif, Guelma et Kherrata, la France coloniale a répondu à l’espérance algérienne par la terreur. Les corps, les villages, les familles, les récits transmis de génération en génération n’ont pas vocation à servir d’accessoires diplomatiques.
Paris a pourtant choisi cette date, et Alger a accepté que ce retour s’accomplisse sous le signe de l’émotion officielle, du dialogue restauré, de la coopération consulaire. La capitale française connaît la puissance des symboles ; elle sait ce que pèse le 8 mai, et qu’un tel retour n’est jamais neutre. Si l’opération a pu se tenir, c’est parce que ses architectes savaient qu’aucun refus ne viendrait. La France a sondé la colonne vertébrale du régime, et n’en a pas trouvé.
Hizb França, une question de pouvoir
Il ne s’agit pas de jeter le soupçon sur tout francophone, ni de transformer chaque ancien cadre militaire en agent étranger, ni de réduire l’histoire algérienne à un complot univoque. La question est plus précise.
Pourquoi, à chaque crise franco-algérienne, la rupture paraît-elle spectaculaire sans jamais devenir définitive ? Pourquoi les mêmes circuits de reprise se réactivent-ils, presque mécaniquement ? Pourquoi la coopération sécuritaire renaît-elle invariablement ? Pourquoi les dossiers consulaires se transforment-ils en leviers de pression ? Pourquoi les privilèges de la caste demeurent-ils si étroitement liés aux capitales européennes ? Pourquoi enfin la France peut-elle revenir le 8 mai sans se heurter à un refus net ?
C’est ici que Brahimi et Aboud convergent. Le premier formule l’hypothèse d’une continuité postcoloniale logée dans l’appareil d’État ; le second décrit la transformation de cet appareil en propriété d’une caste militaire et sécuritaire. L’un parle de Hizb França, l’autre de mafia des généraux : chacun à sa manière, ils désignent la même tragédie — celle d’une indépendance confisquée.
La capitulation du 8 mai
Le retour de Stéphane Romatet ne suffit pas, à lui seul, à démontrer toute l’architecture du Hizb França. Mais il en offre l’illustration condensée : une crise diplomatique, une reprise pilotée par Paris, un calendrier indécent, une mémoire instrumentalisée, un pouvoir qui s’incline, une caste qui négocie, un peuple qu’on méprise.
La France revient en force parce qu’elle sait que les portes ne se ferment jamais tout à fait. Elle s’engouffre dans l’histoire, la sécurité, les visas, les passeports diplomatiques, les dossiers consulaires, les intérêts économiques, les réseaux, les habitudes de dépendance. Le régime algérien crie mais négocie, expulse mais reçoit, commémore mais transige. Il invoque les martyrs et accepte pourtant que leur date devienne un théâtre de normalisation diplomatique.
Le 8 mai 1945 fut un massacre colonial. Le 8 mai 2026 restera comme une abdication symbolique : le jour où le pouvoir algérien a permis à l’ambassadeur de France de revenir sur la terre du crime, au jour anniversaire du crime, sous le regard des morts.
On pourra appeler cela apaisement, diplomatie, réalisme. Dans la langue de la dignité nationale, ce geste portera toujours un autre nom : capitulation.
Khaled Boulaziz
- Abdelhamid Brahimi, Aux origines de la tragédie algérienne, 1958-2000 — Témoignage sur hizb França ;
- Hichem Aboud, La Mafia des généraux, JC Lattès, 2002