L’assiette algérienne raconte une crise que les discours officiels évitent de nommer. Sous l’apparence d’un marché approvisionné, d’un lait subventionné, d’un pain disponible et de produits industriels accessibles, se cache une dégradation profonde du régime alimentaire national. Le problème ne se limite plus au prix des denrées. Il touche à la qualité de ce que mange la population, à la pauvreté protéique des repas, à l’explosion du sucre, à la montée des maladies chroniques et à l’aveuglement d’un système économique qui confond activité marchande et progrès humain.
Depuis des années, l’Algérien moyen est poussé vers une alimentation de compensation : beaucoup de pain, beaucoup de semoule, beaucoup de pâtes, beaucoup de sucre, beaucoup de produits transformés, mais trop peu de protéines de qualité. La viande, le poisson, les œufs en quantité suffisante, les fruits secs, les légumineuses bien intégrées et les aliments frais deviennent, pour une partie croissante des familles, des produits à arbitrer, parfois à sacrifier. Le lait, omniprésent dans l’imaginaire nutritionnel algérien, ne peut pas à lui seul corriger ce déficit. Une politique alimentaire sérieuse ne peut pas réduire la question des protéines animales à la distribution massive de lait.
Le chiffre le plus brutal concerne peut-être le budget des ménages : selon un rapport agricole américain sur le marché algérien, l’alimentation absorbe plus de 42 % des dépenses des ménages. Autrement dit, manger coûte déjà très cher, mais manger correctement coûte encore plus cher. Cette contradiction est au cœur du scandale : le citoyen paie beaucoup pour une alimentation qui, trop souvent, le nourrit mal.
Le sucre incarne cette dérive. L’Organisation mondiale de la santé recommande de limiter les sucres libres à moins de 10 % de l’apport énergétique quotidien, et idéalement à moins de 5 %. Pour un adulte consommant environ 2 000 calories par jour, cela correspond à près de 25 grammes par jour dans l’objectif le plus protecteur.
Or l’estimation de 42 kg de sucre par habitant et par an, souvent avancée dans le débat public algérien, équivaut à environ 115 grammes par jour. C’est plus de quatre fois le seuil idéal recommandé. Même si ce chiffre doit être discuté et précisément sourcé, il donne l’ordre de grandeur d’un déséquilibre national.
Les données douanières confirment au moins une dépendance massive : en 2024, l’Algérie a importé environ 1,24 million de tonnes de sucre de canne brut solide, pour une valeur proche de 1,2 milliard de dollars, selon la base WITS de la Banque mondiale.
Un pays qui dépense autant pour importer du sucre ne fait pas seulement un choix commercial. Il entretient, directement ou indirectement, un modèle de consommation dont les effets sanitaires sont déjà visibles.
Ces effets ont des noms : diabète, cancers, maladies cardiovasculaires, hypertension, obésité. D’après l’Atlas de la Fédération internationale du diabète, l’Algérie comptait en 2024 environ 4,76 millions d’adultes diabétiques âgés de 20 à 79 ans. La prévalence standardisée atteignait 17,5 %. Plus grave encore, environ 1,51 million de personnes vivraient avec un diabète non diagnostiqué. La dépense sanitaire liée au diabète était estimée à plus de 3,1 milliards de dollars.
Le cancer suit la même trajectoire d’alerte. Les estimations GLOBOCAN du Centre international de recherche sur le cancer indiquent 64 713 nouveaux cas de cancer en Algérie en 2022 et 35 778 décès. Ce ne sont pas de simples statistiques : ce sont des familles frappées, des revenus détruits, des hôpitaux saturés, des années de vie perdues.
Les maladies cardiovasculaires, elles, forment le cœur noir de cette crise. Le World Heart Observatory indique que l’Algérie a enregistré 97 643 décès liés aux maladies cardiovasculaires en 2021. Le pays se situe dans le groupe des 20 % de pays présentant les taux de mortalité cardiovasculaire standardisés les plus élevés.
Quand une société mange mal, bouge peu, consomme trop de sucre, trop de produits raffinés et trop de produits industriels, les artères finissent par présenter la facture.
Le plus choquant, pourtant, reste la manière dont l’économie officielle peut transformer cette catastrophe en activité positive. Plus la population tombe malade, plus certains secteurs tournent : consultations médicales, analyses, médicaments, hospitalisations, assurances, importation de traitements, commerce pharmaceutique. Dans la comptabilité du produit intérieur brut, ces dépenses deviennent de la production, de la valeur ajoutée, de la croissance. Le PIB additionne les flux d’argent ; il ne demande pas si ces flux viennent d’une société en bonne santé ou d’une société qui se soigne parce qu’elle se dégrade.
C’est l’imposture centrale. Une bouteille de boisson sucrée vendue augmente l’activité économique. Un médicament antidiabétique vendu l’augmente aussi. Une hospitalisation après infarctus l’augmente encore. Le système statistique peut donc enregistrer comme richesse ce qui, dans la réalité vécue, relève d’un appauvrissement biologique, social et humain. Voilà comment une économie peut afficher des chiffres flatteurs pendant que les corps s’épuisent.
La responsabilité politique est immense. Les autorités ne peuvent pas célébrer la croissance tout en ignorant la qualité de l’alimentation. Elles ne peuvent pas parler de souveraineté nationale lorsque le pays dépend lourdement de l’importation de sucre, de poudre de lait, de matières premières alimentaires et de médicaments pour traiter les maladies que ce modèle contribue à aggraver. Elles ne peuvent pas réduire le bien-être d’un peuple à un chiffre de PIB, pendant que les dépenses alimentaires étranglent les ménages et que les maladies chroniques progressent.
Une vraie politique publique devrait commencer par l’assiette : contrôle strict des industries agroalimentaires, étiquetage clair, taxation intelligente des produits trop sucrés, protection des enfants contre le marketing alimentaire, soutien massif aux protéines accessibles, relance agricole sérieuse, cantines scolaires repensées, prévention sanitaire et transparence sur les additifs. La santé ne commence pas à l’hôpital. Elle commence au marché, à l’école, dans les usines, dans les champs et dans les choix budgétaires de l’État.
L’Algérie n’a pas seulement besoin de produire plus. Elle doit produire mieux, nourrir mieux, contrôler mieux et mesurer autrement. Un pays ne progresse pas lorsque son PIB augmente au rythme de ses pharmacies, de ses cliniques et de ses importations de sucre. Il progresse lorsque ses enfants mangent sainement, lorsque ses adultes vivent sans maladies évitables, lorsque ses familles ne sont pas ruinées par les soins, lorsque l’espérance de vie en bonne santé devient un objectif politique central.
Le scandale n’est donc pas seulement alimentaire. Il est moral. Appeler « croissance » un système qui enrichit les circuits industriels tout en affaiblissant les corps revient à maquiller une crise sanitaire en réussite économique. Le PIB peut monter. Les chiffres peuvent briller. Les bilans officiels peuvent s’en féliciter. Mais si l’assiette appauvrit, si le sucre envahit, si les maladies explosent et si les hôpitaux absorbent le prix du laisser-faire, alors la richesse proclamée n’est qu’un mensonge statistique posé sur une souffrance collective.
Khaled Boulaziz
