Avec la parution du deuxième volume de Abdelaziz Bouteflika — Dialogues d’outre-tombe, Khaled Boulaziz donne désormais toute sa mesure à un projet littéraire et politique d’une rare ambition : relire l’histoire algérienne à travers un dispositif de confrontation posthume, où les grandes figures du passé viennent interroger l’ancien président algérien.
Le premier tome, De la Numidie à l’Algérie indépendante, publié en octobre 2025, couvrait un vaste arc historique, de l’Antiquité numide aux premières fractures de l’indépendance. Le second, De l’indépendance au Hirak, paru le 22 avril 2026 chez Librinova, reprend le récit au moment même où l’Algérie libérée bascule dans une autre histoire : celle de l’État confisqué, de l’armée souveraine et de la mémoire verrouillée.
L’ensemble forme désormais un diptyque de plus de mille cinq cents pages qui ne relève ni tout à fait du roman, ni de l’essai historique, ni du pamphlet politique. Khaled Boulaziz choisit une voie plus risquée : celle du dialogue dramatique adossé à une matière historique dense. Son Bouteflika n’est pas seulement le président de vingt ans de règne, l’homme du palais d’El Mouradia, du silence institutionnel, de la maladie et de la chute. Il devient un personnage-symptôme, le lieu où se cristallisent plusieurs siècles de violences, de résistances, d’occasions manquées et de récits confisqués.
Le procédé est simple dans son principe, mais ambitieux dans son exécution. Les morts parlent. Jugurtha, Abane Ramdane, Fatma N’Soumer, Larbi Ben M’Hidi, Ferhat Abbas, Mohamed Boudiaf et d’autres figures de l’histoire algérienne surgissent pour questionner Bouteflika, le contredire, l’accuser, parfois le renvoyer à ce qu’il incarne au-delà de sa personne. La fiction n’est donc pas utilisée comme une échappatoire, mais comme un moyen de rouvrir ce que l’histoire officielle tend à refermer : les zones d’ombre, les violences internes, les trahisons, les silences imposés au nom de l’unité nationale.
Dans le premier volume, l’auteur remontait le temps long. L’Algérie y apparaissait non comme une nation surgie en 1962, mais comme un territoire travaillé par des strates successives : Numidie, conquêtes, résistances, colonisation, mouvement national, guerre de libération. Le livre traversait vingt-quatre siècles d’histoire, des figures antiques aux combats du XXe siècle, en passant par les résistances populaires, les massacres coloniaux, les rivalités internes du FLN et les premières luttes pour la maîtrise du futur État.
Cette remontée historique avait une fonction essentielle : décentrer Bouteflika. L’ancien président n’y était pas présenté comme une exception monstrueuse, mais comme l’aboutissement d’une généalogie du pouvoir. Sa trajectoire était replacée dans une histoire plus vaste, où la violence coloniale, les fractures du mouvement national, la primauté progressive du militaire sur le politique et l’effacement des voix dissidentes préparaient déjà les formes futures de l’autoritarisme.
Le deuxième volume change d’époque, mais non de méthode. Il entre dans la matière inflammable de l’après-indépendance. Son sous-titre — De l’indépendance au Hirak — indique le cœur du propos : l’indépendance n’est pas seulement célébrée comme une libération, elle est aussi interrogée comme moment de dépossession. L’été 1962, dans cette lecture, devient le point de bascule où la souveraineté populaire est captée par des appareils politico-militaires qui parleront durablement au nom du peuple tout en le tenant à distance. Le résumé éditorial du second tome évoque explicitement une « République militaire algérienne », dans laquelle l’armée des frontières confisque l’indépendance et où Bouteflika apparaît comme « l’ultime masque » d’un pouvoir né dans la violence et perfectionné dans le silence.
C’est là que le diptyque prend sa véritable cohérence. Le premier tome montrait comment une nation se constitue dans la lutte, la mémoire et les blessures. Le second examine comment cette nation indépendante peut être dépossédée de sa propre victoire. L’enjeu n’est pas seulement de raconter Bouteflika, mais de comprendre le système qui l’a rendu possible : l’armée comme matrice du pouvoir, la légitimité révolutionnaire transformée en rente politique, le secret comme mode de gouvernement, la réconciliation comme instrument d’amnésie.
La forme des « Cantos » donne à cette entreprise sa singularité. Chaque séquence fonctionne comme une scène d’instruction. Une matière historique est posée, puis le dialogue vient la déplacer vers le théâtre moral. Ce qui pourrait rester dans l’ordre de l’analyse devient confrontation. Les personnages morts ne sont pas de simples symboles ; ils incarnent des lignes politiques, des fidélités, des blessures. Ils obligent Bouteflika à répondre non devant un tribunal institutionnel, mais devant une mémoire algérienne plurielle, indocile, contradictoire.
Ce choix formel permet à Khaled Boulaziz d’éviter deux écueils : la froideur du manuel et la facilité de l’invective. Le livre accuse, certes, mais il accuse par la scène. Il ne se contente pas d’affirmer que l’histoire a été confisquée ; il fait parler ceux qui en furent les acteurs, les victimes ou les vaincus. Il redonne une présence aux figures que les récits officiels ont souvent simplifiées, sanctifiées ou marginalisées. Cette polyphonie est l’un des aspects les plus forts de l’ensemble : l’histoire algérienne n’est pas présentée comme un bloc, mais comme une querelle toujours ouverte.
Le personnage de Bouteflika, dans cette architecture, demeure central précisément parce qu’il n’est jamais seul. Il est l’homme des continuités. Ministre de la jeunesse révolutionnaire, diplomate brillant, héritier du boumédiénisme, président du retour autoritaire, artisan d’une réconciliation contestée, chef d’État finalement absent à lui-même : sa biographie traverse presque toutes les stations du pouvoir algérien indépendant. Mais le livre refuse la biographie linéaire. Il lui préfère une sorte d’autopsie politique, où chaque dialogue révèle moins une vérité psychologique qu’une structure de domination.
Le deuxième tome semble ainsi resserrer l’étau. Là où le premier volume disposait les fondations historiques, le second plonge dans une mémoire plus proche, plus douloureuse, encore disputée : l’État post-1962, la place de l’armée, les violences internes, la décennie noire, les politiques de paix imposées d’en haut, les promesses brisées du Hirak et l’effondrement final d’un régime incarné par un président réduit au silence. Le résumé du livre insiste d’ailleurs sur cette articulation entre victimes oubliées, héros trahis, paix négociée comme marché et réconciliation transformée en amnésie.
On pourra discuter les choix de Khaled Boulaziz, son ton, son goût du tragique, sa manière d’assumer une écriture dramatique là où d’autres auraient privilégié la distance académique. Mais c’est précisément cette tension qui donne au projet son intérêt. Dialogues d’outre-tombe ne prétend pas remplacer le travail des historiens. Il intervient ailleurs : dans l’espace de la mémoire, de la littérature politique, du procès symbolique. Il ne ferme pas le débat ; il le force à revenir.
En réunissant ses deux volumes, l’auteur propose donc moins un livre sur Bouteflika qu’une méditation sur la souveraineté confisquée. Qui parle au nom d’un peuple ? Qui écrit son histoire ? Qui décide des morts que l’on honore et de ceux que l’on efface ? À ces questions, Khaled Boulaziz répond par une fiction grave, habitée par les spectres, mais tournée vers les vivants. Car si les morts reprennent ici la parole, c’est d’abord parce que les vivants, eux, n’ont pas encore obtenu toute la vérité.
La rédaction
Abdelaziz Bouteflika — Dialogues d’outre-tombe, Tome I : De la Numidie à l’Algérie indépendante, de Khaled Boulaziz. Librinova, octobre 2025. 633 pages. Disponible en version papier (28,90 €) et numérique (9,99 €) sur Amazon.fr.
Abdelaziz Bouteflika — Dialogues d’outre-tombe, Tome II : De l’indépendance au Hirak, de Khaled Boulaziz. Librinova, avril 2026. 663 pages. Disponible en version papier (30,90 €) et numérique (9,99 €) sur https://www.librinova.com