Il existe, dans la vie des nations, des heures où les fractures ne viennent plus seulement des marges, ni des colères populaires, ni même des vieilles blessures que l’histoire laisse ouvertes comme des portes battantes. Elles viennent d’ailleurs. Elles descendent des salons. Elles s’énoncent dans des colloques. Elles prennent l’accent docte des tribunes, la mine compassée des expertises, l’allure empesée des consciences supérieures. Elles viennent de ces élites qui, après avoir renoncé à conduire, se sont découvert une vocation plus commode : expliquer la défaite, justifier la désagrégation, habiller la capitulation d’un vocabulaire savant.
Ce sont les élites factieuses.
Factieuses, non parce qu’elles conspireraient toujours dans l’ombre, comme dans les romans de gare où les traîtres portent des gants noirs et parlent à voix basse. Factieuses parce qu’elles travaillent, parfois à visage découvert, à défaire ce qui tient encore. Factieuses parce qu’elles substituent au bien commun la jouissance du fragment. Factieuses parce qu’elles ne rêvent plus d’un peuple debout, mais d’une société en morceaux, administrable par morceaux, culpabilisable par morceaux, vendable par morceaux.
Hier, elles parlaient de réforme. Aujourd’hui, elles parlent de diversité comme d’un talisman. Demain, elles parleront de réparation, de mémoire, de singularité, de souffrance, de périphérie, de minorité, de marge, de blessure. Tous ces mots ne sont pas faux. Ils deviennent dangereux lorsqu’ils cessent d’éclairer le réel pour le remplacer. Car une nation peut reconnaître ses plaies sans faire de la plaie son drapeau. Elle peut entendre ses marges sans livrer son centre. Elle peut honorer ses différences sans transformer chaque différence en forteresse.
Mais ces élites ne veulent pas composer. Elles veulent dissoudre.
Elles ont l’âme baroque des fins de règne : beaucoup de dorures, peu de colonne vertébrale ; beaucoup de phrases, peu de courage ; beaucoup d’indignation, jamais au bon endroit. Elles aiment les identités lorsqu’elles affaiblissent la Nation. Elles aiment les mémoires lorsqu’elles se dressent les unes contre les autres. Elles aiment les périphéries lorsqu’elles peuvent les retourner contre l’ensemble. Elles adorent le peuple en théorie, mais le méprisent dès qu’il parle avec ses mots, ses fidélités, ses pudeurs, ses colères simples.
L’élite factieuse ne dit jamais : « Je trahis. » Elle dit : « Je déconstruis. »
Elle ne dit jamais : « Je me soumets. » Elle dit : « Je m’ouvre. »
Elle ne dit jamais : « Je renonce. » Elle dit : « Je nuance. »
Elle ne dit jamais : « Je sers d’autres maîtres. » Elle dit : « Je dialogue avec le monde. »
Ainsi se fabrique la servitude moderne : non plus par le sabre, mais par le glossaire.
Le plus grave n’est pas que ces élites doutent. Le doute est parfois noble. Le plus grave est qu’elles ne doutent jamais de ce qui vient de l’extérieur. Elles doutent du peuple, de son histoire, de ses symboles, de ses continuités, de ses réflexes de survie. Elles doutent de la Nation, qu’elles trouvent toujours trop lourde, trop verticale, trop épique, trop masculine, trop ancienne, trop peu compatible avec les modes du moment. Mais devant les sans-foi de l’époque, devant les marchands de dissolution, devant les ingénieurs du désenracinement, elles courbent l’échine avec une élégance de courtisan.
Elles ont le dos souple et la langue dure.
Dures avec les leurs. Souples avec les autres.
Implacables envers la mémoire nationale. Indulgentes envers toutes les ingérences symboliques.
Féroces contre les enracinements populaires. Attendries devant les doctrines importées.
Elles appellent cela lucidité. Ce n’est souvent qu’une fatigue. Une fatigue de soi. Une lassitude d’appartenir. Une honte mal digérée, devenue programme intellectuel.
Car au fond, l’élite factieuse n’aime pas la Nation parce que la Nation l’oblige. Elle l’oblige à choisir, à transmettre, à hiérarchiser, à défendre. Elle l’oblige à reconnaître qu’il existe quelque chose de plus grand que ses préférences, ses fréquentations, ses lectures, ses vanités. Elle l’oblige à ne pas confondre la hauteur de vue avec le mépris de ce qui demeure.
Alors elle invente des détours.
Elle dira que la Nation est une construction. Certes. Mais tout ce qui dure est construction. Une maison aussi est construction ; on ne la brûle pas au prétexte qu’elle fut bâtie pierre après pierre. Une langue est construction ; on ne la livre pas au vent parce qu’elle a traversé des siècles d’emprunts, de conflits et de métamorphoses. Une souveraineté est construction ; on ne la relativise pas devant chaque mode théorique venue d’ailleurs.
Elle dira que les identités sont multiples. Certes encore. Mais la multiplicité n’est pas une politique. Elle est une matière. Une nation digne de ce nom ne nie pas cette matière : elle la travaille. Elle ne l’écrase pas : elle l’ordonne. Elle ne l’exhibe pas comme un étalage de curiosités blessées : elle l’élève vers une forme commune.
C’est précisément ce que les élites factieuses refusent. Elles ne veulent plus d’élévation. Elles veulent l’horizontalité infinie des revendications concurrentes. Elles ne veulent plus de synthèse. Elles veulent l’archipel. Elles ne veulent plus d’histoire partagée. Elles veulent des récits parallèles, chacun jaloux de sa douleur, chacun enfermé dans sa légitimité, chacun sommé de se raconter contre les autres.
Et lorsque surgit la question décisive — qu’est-ce qui nous relie encore ? — elles répondent par des ronds de fumée.
Elles parlent d’inclusion, mais n’incluent jamais le commun.
Elles parlent de reconnaissance, mais ne reconnaissent jamais la dette envers l’ensemble.
Elles parlent de liberté, mais oublient que la première liberté d’un peuple est de ne pas être dissous dans les catégories des autres.
Il ne s’agit pas de réhabiliter l’uniformité brutale. Cette impasse-là est connue. Elle a produit ses silences, ses rigidités, ses injustices. Mais la réponse à l’État sourd ne peut pas être la société pulvérisée. La réponse au centralisme ne peut pas être le village érigé en doctrine. La réponse à l’autoritarisme ne peut pas être la fragmentation heureuse sous patronage étranger.
Une nation ne se sauve pas en choisissant entre la caserne et le marché aux identités. Elle se sauve par une architecture. Elle se sauve lorsqu’elle sait dire : voici nos différences, mais voici notre destin ; voici nos blessures, mais voici notre volonté ; voici nos mémoires, mais voici notre avenir.
Les élites factieuses, elles, redoutent cette phrase. Elle les accuse. Elle révèle leur abdication. Elle montre que leur sophistication n’est parfois qu’une désertion bien vêtue.
Le peuple, lui, comprend plus vite. Il sait que les nations meurent rarement d’un seul coup. Elles meurent par consentements successifs. Par mots inversés. Par symboles déplacés. Par fidélités ridiculisées. Par élites devenues traductrices dociles de toutes les forces qui veulent réduire la Nation à une géographie sans âme, à une population sans récit, à une mémoire sans colonne.
Il faut donc les nommer.
Non pour les censurer. Non pour fermer le débat. Non pour répondre à la faiblesse par une autre faiblesse. Mais pour rappeler qu’il existe une responsabilité de l’intelligence. Penser contre son pays peut parfois être une nécessité. Penser sans lui est une faute. Penser toujours contre lui devient une passion suspecte.
Les élites factieuses ne sont pas seulement celles qui critiquent. Elles sont celles qui ne savent plus aimer ce qu’elles critiquent. Et c’est là leur misère : elles ont gardé les mots de la pensée, mais perdu le sens de la fidélité.
Khaled Boulaziz

