Il est des hommes dont la disparition ne se mesure pas en silence, mais en vertige.
Le Professeur Chems Eddine Chitour s’en est allé, et avec lui vacille une certaine idée de la grandeur intellectuelle, une certaine fidélité au savoir comme exigence morale et comme devoir national.
Né dans les premières années de l’Algérie en devenir, il fut de ceux qui ne se contentèrent pas d’habiter leur époque, mais qui s’efforcèrent de l’éclairer. Ingénieur, docteur, enseignant, il gravit les degrés du savoir non comme une ascension personnelle, mais comme une offrande faite à son pays. À l’École Nationale Polytechnique, dont il fut l’un des piliers, il ne transmit pas seulement des équations et des principes : il forma des consciences, il arma des intelligences, il éveilla des vocations.
Très tôt, il comprit que la richesse d’une nation ne se résume pas à ses ressources enfouies, mais qu’elle réside dans la puissance vivante de ses esprits. Tandis que d’autres s’enivraient des certitudes du pétrole, lui déjà regardait plus loin, vers les horizons encore incertains des énergies nouvelles, vers cet avenir où la connaissance serait la seule véritable souveraineté.
Mais l’homme de science ne se replia jamais dans la quiétude des laboratoires. Il entra dans la cité. En septembre 1989, à une heure grave de l’histoire nationale, alors que Kasdi Merbah dirigeait le gouvernement, il occupa les fonctions de secrétaire général du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, sous l’autorité du ministre M. Aberkane. Ce n’était pas un poste d’apparat, mais une position de combat intellectuel : organiser, structurer, penser l’université d’un pays encore jeune, encore fragile, mais avide de dignité.
Plus tard, il servit encore, dans les plus hautes responsabilités, sans jamais renier cette conviction simple et redoutable : un peuple ne s’élève que par le savoir qu’il cultive et par la liberté qu’il accorde à ceux qui pensent.
Et voici que, tandis que le monde s’embrase d’intelligence artificielle, tandis que les peuples s’arment de science et d’audace pour conquérir l’avenir, une question, grave comme le destin, se dresse devant nous :
Que fait-on des esprits qui éclairent ?
Car il est des fautes qui ne crient pas, mais qui condamnent. Et parmi elles, la plus redoutable est celle-ci : reléguer l’intelligence, suspecter la conscience, craindre la parole libre.
On croit gouverner en imposant le silence — mais ce n’est que du vide que l’on organise. On croit assurer l’ordre en éloignant les voix qui dérangent — mais ce n’est que la peur que l’on administre.
On croit bâtir en écartant les meilleurs — mais ce n’est que l’avenir que l’on démantèle.
Et l’on ne voit pas — ou l’on refuse de voir — que ce n’est pas l’intellectuel qui met la nation en péril, mais le désert laissé par son absence.
Car lorsqu’un pays contraint ses esprits à se taire ou à partir, ce n’est pas seulement une fuite des cerveaux — c’est une fuite de sens.
Ce n’est pas un exil d’hommes — c’est un exil de lumière.
Alors la patrie avance encore, peut-être… mais elle avance dans la pénombre,
privée de ces vigies qui annoncent l’orage, privée de ces éclaireurs qui montrent la route.
Et quand les voix lucides se taisent, quand les consciences s’effacent, ce ne sont pas seulement des hommes que l’on perd — ce sont des repères, des horizons, des promesses.
Devant la disparition de Chems Eddine Chitour, il ne suffit pas d’incliner la tête : il faut relever l’exigence.
Car honorer les morts, ce n’est pas seulement les pleurer, c’est refuser que ce pour quoi ils ont vécu soit trahi.
Il faut donc dire, avec la force tranquille de la vérité, que la lumière ne survit que là où elle est défendue, que l’intelligence n’éclaire que là où elle est respectée, et qu’aucune puissance, si sûre d’elle-même soit-elle, ne peut durablement s’élever contre l’esprit sans être, un jour, rattrapée par la nuit qu’elle aura elle-même étendue.
Car les idées ne s’inclinent pas. Elles patientent. Elles traversent les silences, les censures et les exils.
Et toujours, un jour ou l’autre, elles reviennent réclamer justice.
Et lui… lui savait. Il connaissait le prix de la parole dans les temps troublés, il mesurait le danger tapi derrière chaque mot libre, il savait ce que coûte, en ces terres meurtries,
le simple courage de rester debout.
Et pourtant, lorsque vint la décennie noire, quand tant d’autres furent contraints au départ, au silence ou à la peur, il choisit de demeurer.
Non par insouciance — mais par fidélité. Non par ignorance du péril — mais par refus de l’abandon.
Il resta, comme une veilleuse dans la tempête, comme une conscience obstinée refusant de céder aux ténèbres, comme une preuve vivante que même au cœur de la nuit, il est des hommes qui préfèrent risquer leur voix plutôt que de trahir leur lumière.
Khaled Boulaziz

