Louisa Hanoune dirige le Parti des Travailleurs depuis trente-sept ans. Trente-sept ans pour un score qui n’a jamais dépassé 0,86 % (1997) et qui végète depuis 2012 entre 0,19 % et 0,37 %. Aucun syndicat, aucune usine, aucun quartier où son portrait est placardé. Le PT est une coquille vide que l’on maintient en vie parce qu’elle rend un service immense au système : elle occupe l’espace « extrême gauche » et empêche quiconque d’autre de s’y installer réellement.
Et pourtant, chaque président la reçoit comme si elle représentait des millions de voix. Zéroual, Bouteflika, Bensalah, Tebboune : aucun n’a rompu le rituel. Le 25 novembre 2025, elle passe encore trois heures à El Mouradia, ressort et annonce devant les caméras l’augmentation du SMIG en 2026, le règlement des arriérés de retraites, la « colère » du président contre les mauvais chiffres. Elle n’est plus une opposante. Elle est le porte-voix officiel du pouvoir quand il veut parler à la rue sans passer par la rue.
C’est en mars 2019, au cœur du Hirak, que son rôle devient éclatant et grotesque à la fois.Pendant que des millions d’Algériens défilent chaque vendredi dans la joie et la détermination, criant « Yetnahaw ga’ » et « État civil, pas militaire », Louisa Hanoune, elle, ne marche pas avec eux. Le 27 mars 2019, alors que le pays entier rejette le cinquième mandat et exige le départ du système, elle est invitée à une réunion secrète à Dar El Alia, siège historique du DRS. Autour de la table : Saïd Bouteflika (le frère tout-puissant qui dirigeait réellement le pays depuis l’AVC de 2013), le général Toufik (ex-patron du renseignement) et Athmane Tartag. Objectif : trouver une sortie de crise qui sauve le clan et le système. On parle d’un intérim de six mois, d’un retour possible de Zéroual, d’une assemblée constituante contrôlée. Tout sauf la rue.
Louisa Hanoune y va. Elle y va alors que des centaines de milliers d’Algériens, à quelques kilomètres de là, scandent qu’ils ne veulent plus de ces visages, de ces combines, de ces réunions dans l’ombre. Elle y va, elle qui se réclame du trotskysme, de la révolution permanente, de la lutte contre l’État bourgeois. Elle choisit le salon climatisé plutôt que la rue brûlante.
Résultat : neuf mois de prison pour « complot contre l’État », condamnation à quinze ans en première instance, puis acquittement quand le nouveau pouvoir n’a plus besoin de ce procès-spectacle. Peu importe la sentence, l’image est gravée : au moment où le peuple algérien tente de briser ses chaînes, l’« opposante historique » est dans le camp de ceux qui cherchent à les resserrer autrement.
Le Hirak, cette Révolution du sourire qui a fait tomber Bouteflika le 2 avril 2019, a montré deux Algéries irréconciliables : celle de la rue, massive, joyeuse, pacifique, qui voulait tout changer ; celle des salons feutrés, des réunions secrètes, des arrangements entre vieux appareils, dont Louisa Hanoune est l’une des dernières représentantes encore debout.
Le premier a gagné une bataille (la tête de Bouteflika). Le second a gagné la guerre : le système est intact, maquillé, repeint en Tebboune, mais toujours là. Et Louisa Hanoune, sortie de prison, a repris sa place habituelle : reçue à El Mouradia, relayant les promesses du pouvoir, occupant toujours le même strapontin rouge.
Elle est le symbole parfait de l’Algérie stagnante : un pays qui importe sa viande, ses voitures, son lait, sa semoule et jusqu’à ses vêtements, mais qui conserve jalousement la même caution « révolutionnaire » depuis 1988 ; un pays où l’on peut manifester à des millions pendant deux ans et voir, six ans plus tard, la même femme, la même voix, les mêmes combines, toujours en place ; un pays où la longévité institutionnelle a remplacé la légitimité populaire, où la fonction remplace la représentation, où l’on préfère recycler des figures usées plutôt que d’ouvrir la porte à du neuf.
Louisa Hanoune n’est pas une anomalie. Elle est la métastase visible d’un système qui a survécu au Hirak en digérant ses propres enfants. Elle est le visage hideux, froid, implacable de cette Algérie qui tourne en rond depuis quarante ans : une révolution permanente… en détention provisoire depuis 1988.
Tant qu’elle sera reçue à El Mouradia, tant qu’on lui donnera des caméras pour annoncer ce que le pouvoir a décidé sans elle, l’Algérie ne sortira pas de l’immobilisme. Elle n’est pas une survivante du système. Elle est le système lui-même, maquillé en rouge délavé.
Khaled Boulaziz