Alors que le crépuscule enveloppe les étendues sahariennes où sommeille l’or noir, l’Algérie se tient à l’intersection fragile de promesses économiques et de vulnérabilités structurelles. Quinze ans après la publication de Algérie : les illusions de la richesse pétrolière, le politologue Luis Martinez voyait juste : la rente hydrocarbure, loin d’être un levier de développement inclusif, s’est révélée un mirage, enrichissant des cercles restreints tout en maintenant la majorité de la population dans une précarité persistante.
Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, étroitement adossée à l’autorité du chef d’état-major Saïd Chengriha, cette lecture conserve une actualité saisissante. Dans un contexte mondial marqué par la volatilité des prix de l’énergie, l’économie algérienne oscille entre reprise conjoncturelle et fragilités profondes. Les échanges avec économistes, acteurs de la société civile et citoyens dessinent un constat nuancé : des progrès limités en matière de diversification, contrebalancés par une corruption endémique, une prééminence militaire assumée et des tensions sociales latentes. Derrière des milliards de dollars de réserves, les failles structurelles demeurent béantes.
La persistance du modèle rentier
Dans son analyse publiée en 2010 par le CERI de Sciences Po, Martinez retraçait l’illusion fondatrice du modèle algérien : le boom pétrolier post-indépendance, sous Houari Boumediene, avait nourri des ambitions industrielles démesurées avant de s’effondrer sous le poids des chocs pétroliers et des carences institutionnelles. La nationalisation des hydrocarbures en 1971, célébrée comme une « seconde indépendance », a surtout consacré l’émergence d’un État rentier, où les hydrocarbures représentent près de 98 % des exportations, étouffant l’innovation et la compétitivité.
En 2025, les parallèles sont frappants. Le PIB algérien devrait atteindre 288 milliards de dollars, contre 269 milliards en 2024, avec une croissance comprise entre 3,8 % et 4,5 %. Toutefois, les hydrocarbures demeurent centraux, pesant 95 % des exportations et environ 40 % du PIB. Le pouvoir met en avant les performances de secteurs non pétroliers – agriculture, industrie manufacturière – avec des exportations hors hydrocarbures passées à 7 milliards de dollars en 2024, et un objectif de 10 milliards à court terme. Reste à savoir s’il s’agit d’un véritable tournant structurel ou d’une embellie circonstancielle.
De Boumediene à Tebboune : continuités et limites des réformes
Dans les années 1970, Boumediene concevait le pétrole comme le « sang du peuple », finançant des complexes industriels censés propulser l’Algérie vers la modernité. Cette stratégie autocentrée, inspirée par G. Destanne de Bernis, a négligé les chaînes de valeur et la compétitivité, rendant l’économie dépendante des importations. L’effondrement des prix en 1986 a brutalement révélé ces fragilités.
Réélu en septembre 2024 avec 94 % des suffrages, dans un scrutin marqué par des boycotts et une participation contestée, Tebboune hérite pleinement de cet héritage. Son plan de développement 2025-2029, doté de 280 milliards de dollars, consacre 60 milliards au secteur énergétique afin de porter la production à 206 millions de tonnes équivalent pétrole. L’exécutif revendique des succès, notamment en agriculture, devenue le deuxième contributeur au PIB et parvenue à l’autosuffisance en blé dur grâce à des investissements ciblés et à des conditions climatiques favorables.
Mais pour de nombreux analystes, ces avancées masquent une reproduction du schéma rentier. La baisse des revenus énergétiques fin 2025 a contraint l’Algérie à envisager une émission obligataire de 2,3 milliards de dollars, une première depuis plusieurs années. Le FMI salue une dette contenue (48,5 % du PIB) tout en appelant à des réformes structurelles plus ambitieuses. Pour Hasni Abidi, du CERMAM à Genève, la politique actuelle relève davantage d’une gestion conjoncturelle que d’une transformation de fond.
Militarisation du pouvoir et arbitrages budgétaires
Le rôle central de Saïd Chengriha, renforcé par sa nomination en novembre 2024 comme ministre délégué à la Défense, illustre la consolidation du pouvoir militaire. Avec un budget de défense estimé à 25 milliards de dollars, soit près de 10 % du PIB, les ressources sont orientées vers des acquisitions d’armement, au détriment des besoins civils. Les partisans y voient un impératif de souveraineté ; les critiques dénoncent un militarisme rentier, financé par la rente pétrolière.
Sur le terrain, cette contradiction est palpable. À Alger, des commerçants saluent certaines mesures sociales, tout en soulignant la rareté des emplois et l’érosion du pouvoir d’achat. L’inversion du déficit commercial reflète une consommation largement dépendante des importations, symptôme classique d’une économie rentière.
Institutions fragiles et gouvernance opaque
Martinez soulignait déjà l’absence de contre-pouvoirs effectifs. En 2025, malgré des réformes législatives visant la transparence et la récupération de fonds détournés, l’opacité persiste. Freedom House attribue à l’Algérie une note de 32/100 en matière de libertés, pointant la répression des protestations et les restrictions médiatiques. L’investissement direct étranger demeure marginal (0,47 % du PIB), entravé par la lourdeur administrative et l’insécurité juridique.
La lutte contre la corruption, bien que mise en scène par des arrestations spectaculaires, souffre d’un déficit de crédibilité. Transparency International classe l’Algérie au 104ᵉ rang mondial, soulignant la persistance d’une perception d’impunité. Pour nombre d’observateurs, ces actions relèvent davantage d’ajustements tactiques que d’un assainissement systémique.
Tensions sociales et avenir incertain
Les avertissements de Martinez sur les frustrations accumulées se matérialisent à nouveau. Le chômage reste élevé, notamment chez les jeunes et les femmes, tandis que les protestations de la génération Z, à l’automne 2025, ont ravivé les revendications d’emplois et de justice sociale. Les transferts sociaux, représentant 13 % du PIB, amortissent les chocs sans traiter les causes structurelles.
Dans ce contexte, l’Algérie poursuit un délicat exercice d’équilibre international, entre partenariats énergétiques avec l’Union européenne, coopération sécuritaire avec la Russie et ouverture prudente vers les États-Unis. Mais l’échec de l’adhésion aux BRICS et les tensions régionales rappellent les limites de cette stratégie.
Sortir du mirage
Comme le résumait Martinez, sans institutions solides et inclusives, le pétrole demeure « l’excrément du diable ». Tebboune et Chengriha offrent une stabilité relative et une croissance mesurée, mais au prix d’un immobilisme structurel. L’avenir algérien dépendra de réformes authentiques : diversification économique réelle, lutte crédible contre la corruption et ouverture de l’espace politique. Faute de quoi, le mirage de la prospérité continuera de masquer un désert de frustrations.
Khaled Boulaziz