Le 15 novembre 2025, Benjamin Stora s’est avancé sur France Inter avec cette voix douce et posée qui fait fondre les auditoires parisiens. Boualem Sansal venait d’être libéré. L’historien a parlé d’un « grand soulagement », presque d’une délivrance personnelle. Il a salué la grâce présidentielle, tempéré l’enthousiasme – « il ne faut pas croire que tout va redémarrer comme par enchantement » –, évoqué les « traces » qui resteront, l’« effet drapeau » algérien, la nécessité de « regagner la confiance de chaque côté de la Méditerranée ». Il a même glissé cette petite phrase professorale : « Il faut faire très attention à la façon dont on traite l’histoire des pays anciennement colonisés. » On l’aurait cru sincère.
On l’aurait presque applaudi. Sauf que pendant qu’il verse sa larme de crocodile sur la liberté d’un écrivain qui insulte l’unité algérienne, il n’a toujours pas trouvé une seule syllabe pour dénoncer le génocide en direct que ses coreligionnaires orchestrent en Palestine, au Liban et au Yémen. Pas un mot. Pas une ligne. Pas une indignation. Rien.
Le grand spécialiste de la « douleur coloniale » devient subitement aphone quand les bombes tombent sur des enfants arabes. L’humaniste aux yeux de Chimène pour Sansal ferme les paupières quand il s’agit de nommer le crime sioniste.
Mais il y a plus. Il y a l’ambiguïté viscérale, ancienne, jamais guérie, de Stora à l’égard des Juifs d’Algérie et de leur choix massif ralliement à la France coloniale. Car rappelons les faits, sans fioritures : quand le décret Crémieux de 1870 a fait des Juifs d’Algérie des citoyens français à part entière, ceux-ci, dans leur immense majorité, ont choisi le camp du colonisateur. Ils ont embrassé la France avec l’enthousiasme du converti, se sont éloignés des Arabes avec une violence parfois plus féroce que celle des Européens eux-mêmes, ont applaudi aux lois du second collège quand elles touchaient les « indigènes » mais pas eux, ont fourni des cadres à l’administration coloniale, des officiers à l’armée française, des militants à l’Algérie française.
Quand la guerre de libération a éclaté, combien de Juifs algériens ont rejoint le FLN ? Une poignée. Ferrat Abbas, Ben M’Hidi, Krim Belkacem pouvaient compter sur les doigts d’une main les « Israélites indigènes » qui risquaient leur vie pour l’indépendance. Les autres ? Ils ont choisi la valise plutôt que la résistance. Ils ont choisi Paris plutôt qu’Alger. Ils ont choisi Israël plutôt que l’Algérie nouvelle.
Et quand l’OAS posait ses bombes dans les quartiers musulmans, combien de voix juives se sont élevées pour dire « assez » ? Presque aucune. La communauté juive d’Algérie, dans sa grande majorité, a trahi la révolution anticoloniale. Elle a choisi le camp du plus fort, du plus blanc, du plus français. Point.
Et Stora, né à Constantine en 1950, pied-noir juif devenu intellectuel et historien autoproclamé, n’a jamais eu le courage de regarder cette trahison en face. Dans ses livres, ses interviews, ses rapports, il parle toujours des Juifs d’Algérie comme de victimes doubles : victimes du colonialisme français qui les a « déjudaïsés », victimes de l’antisémitisme arabe après l’indépendance. Jamais comme complices actifs du système colonial. Jamais comme traîtres à la cause commune des opprimés.
Il pleurniche sur leur exil massif en 1962 – « arrachement », « déchirure » –, mais oublie de dire que cet exil était un choix politique : ils ont préféré la France coloniale à l’Algérie libre. Il organise des colloques sur la « nostalgie » des Juifs d’Algérie, mais jamais sur leur responsabilité historique. Il écrit des pages émues sur les synagogues abandonnées mais pas une ligne sur les militants juifs qui ont collaboré avec les paras de Massu. Son ambiguïté est flagrante, maladive, obsessionnelle : il défend toujours les siens, même quand les plus coupables, même quand ils ont choisi le camp des bourreaux. Et il attend de l’Algérie qu’elle pleure avec lui sur cet « arrachement ». Non. L’Algérie n’a pas à pleurer ceux qui l’ont trahie. Elle a déjà assez pleuré ses propres enfants.
Cette ambiguïté n’est pas anecdotique. Elle est le cœur même de la posture de Stora. Il veut être l’ami de l’Algérie, mais seulement à condition que l’Algérie oublie qui l’a trahie. Il veut être le passeur de mémoires, mais seulement dans un sens : celui qui va de la France vers l’Algérie, jamais l’inverse. Il veut être l’historien de la décolonisation, mais seulement tant que la décolonisation reste une page tournée, un trauma français, jamais une victoire algérienne.
Et quand l’Algérie refuse de jouer ce jeu, quand elle brandit son histoire comme une arme, quand elle dit « non » à Sansal, à Lugan, à tous les renégats, Stora sort sa petite voix douce pour dire « attention, faites attention à l’histoire des autres » … comme si l’Algérie avait besoin de leçons de morale de la part d’un homme qui n’a jamais eu le courage de regarder en face la trahison de sa propre communauté.
Ainsi, Monsieur Stora, votre soulagement affiché lors de la libération de Sansal apparaît, dans le contexte de vos silences persistants, comme une posture difficilement recevable. Votre mutisme obstiné face aux exactions commises à Gaza constitue, aux yeux des Algériens, une forme de dérobade éthique grave. Votre traitement systématiquement nuancé, voire protecteur, de la trajectoire historique des Juifs d’Algérie durant la guerre de libération – où la très grande majorité choisit le camp colonial – relève d’une ambiguïté qui frise l’occultation. Vous n’êtes pas, comme vous vous plaisez à le penser, le « passeur » impartial des deux rives ; vous incarnez une figure dont l’engagement envers l’Algérie reste, au mieux, conditionnel, au pire, profondément compromis.
Et pour finir, une question qui brûle les lèvres : étiez-vous, Monsieur Stora, au dernier dîner du Crif ? Étiez-vous là, parmi les puissants, à applaudir quand les représentants de Netanyahou parlaient ? Avez-vous applaudi quand on célébrait « la seule démocratie du Moyen-Orient » qui bombarde les enfants de Gaza ? Avez-vous applaudi quand on justifiait l’injustifiable ? Ou avez-vous simplement baissé les yeux, comme toujours, en attendant que l’orage passe ?
L’histoire, Monsieur Stora, se souviendra. Et elle ne vous pardonnera pas.
Khaled Boulaziz