Il existe des récits qui, sous l’apparence de l’hommage savant, tracent en silence une ligne invisible de domination symbolique. Celui qui entoure aujourd’hui Pierre Bourdieu et son séjour en Algérie en fait partie. Qu’un ouvrage de bande dessinée, Bourdieu, une enquête algérienne, soit présenté comme la redécouverte d’un intellectuel devenu sociologue au contact de la guerre d’indépendance pourrait prêter à l’indifférence. Mais lorsque ce récit omet, voire efface, les voix algériennes qui pensèrent la domination bien avant lui, lorsque la souffrance d’un peuple colonisé devient un décor initiatique, alors il devient nécessaire de répondre. Non pour nier l’apport de Bourdieu — immense, incontestable — mais pour rappeler que les disparités sociales qu’il contribua à éclairer naquirent sous la colonisation, et que la guerre ne fut pas une aventure personnelle, mais une tragédie collective.
Car l’article évoqué déroule une scène presque pastorale : un jeune agrégé de philosophie, mobilisé par hasard, séduit par une terre rude et authentique, découvrant en elle la vocation de sa vie. Cette narration dissimule pourtant l’essentiel : l’Algérie que découvre Bourdieu n’est pas un “laboratoire humain”, mais un pays quadrillé par les paras, bouleversé par les regroupements, fracturé par le Code de l’indigénat, marqué par un siècle de dépossession foncière. Ce n’est pas la misère qui fabrique la guerre : c’est la guerre coloniale qui produit la misère. Dire qu’il “tomba amoureux d’un pays rural rappelant ses origines”, c’est effacer les villages brûlés, les villes compartimentées entre “Européens” et “Algériens”, les écoles interdites, les cadavres anonymes.
La domination que Bourdieu analysera avec rigueur avait déjà été vécue, écrite, dénoncée par des voix algériennes reléguées à la marge de l’histoire savante. Avant lui, Malek Bennabi conceptualisait l’aliénation coloniale ; Ferhat Abbas dénonçait l’illusion assimilationniste ; Kateb Yacine exposait la fracture identitaire dans Nedjma ; Mouloud Feraoun consignait dans ses carnets l’approche de la mort et l’injustice quotidienne ; des oulémas, syndicalistes, paysans insurgés, militants du FLN travaillaient la même matière : la désappropriation d’un peuple réduit à l’état d’“administré”.
Ce qui distingue Bourdieu, ce n’est pas d’avoir découvert cette réalité, mais d’avoir su la traduire dans la langue scientifique de l’Université française, rendant audible aux élites ce qu’elles refusaient d’entendre. Son génie est dans la construction d’outils — habitus, capital symbolique, reproduction — appliqués à l’Algérie. Cela n’en fait pas un prophète, mais un traducteur lucide. Il le reconnaissait lui-même : “J’ai traduit en concepts ce que les Algériens vivaient dans leur chair.”
Ce qui doit être déconstruit, c’est donc moins l’homme que le récit apologétique qui efface le contexte. Car raconter Bourdieu en Algérie sans rappeler que d’autres Français, en même temps, torturaient à la Villa Susini, administraient les camps de regroupement, bombardèrent les douars, revient à dissocier la pensée de la violence qui l’a rendue possible. L’État qui permit à Bourdieu d’enseigner sociologie chez les colonisés est le même qui enfermait, censurait et exécutait.
Loin de nier son apport, il convient de l’inscrire dans la vérité historique : ses œuvres — Sociologie de l’Algérie, Travail et travailleurs en Algérie, Le Déracinement — restent essentielles. Il y décrit les paysans expropriés, les bidonvilles, la destruction des structures lignagères, l’ambivalence entre tradition et modernité imposée. Son engagement ultérieur — soutien aux sans-papiers, critique du néolibéralisme — témoigne d’une fidélité à l’idée de justice.
Mais justice exige de rappeler que ces inégalités n’étaient pas naturelles, qu’elles furent produites par un système colonial qui classa les Algériens comme sujets sans droits, soumis à l’impôt du sang, aux tribunaux spéciaux, aux exils forcés. La domination n’est pas un concept abstrait : c’est un dispositif administratif, militaire, économique — que les Algériens combattirent de l’intérieur, bien avant qu’on ne l’analyse depuis la Sorbonne.
La question qui demeure est celle-ci : qui a le droit d’écrire l’histoire de la souffrance algérienne ? Qui peut dire “voici la vérité de ce peuple” ? Les vaincus de l’écriture — paysans sans archives, combattants sans sépulture, femmes sans nom — n’eurent ni éditeurs ni chaires universitaires. Lorsque l’on célèbre Bourdieu sans citer Bennabi, Harbi, Feraoun, les correspondances de Ben M’hidi ou les éditoriaux de Résistance algérienne, ce n’est pas Bourdieu que l’on trahit, mais la mémoire vivante d’un peuple.
Il faut alors affirmer ceci, avec clarté : oui, Bourdieu a vu. Oui, il a compris. Mais avant lui, des Algériennes et des Algériens savaient déjà. L’Algérie n’a pas été révélée par un sociologue français : elle s’est révélée à elle-même dans la lutte pour ne plus être dominée. Si Bourdieu a donné à cette lutte une grammaire scientifique, n’oublions pas que la langue première fut celle du sang, des poèmes, des cris étouffés, des manifestes clandestins.
La tribune n’est donc pas un rejet, mais un rééquilibrage. Ce n’est pas la statue de Bourdieu que l’on renverse, c’est le socle sur lequel on la pose seule. La vérité historique et morale exige non de diminuer son œuvre, mais de l’entourer des voix algériennes qui la précèdent, la prolongent et la contestent.
Khaled Boulaziz