Rabat, devenu le théâtre d’un exercice politique ambigu, poursuit une stratégie diplomatique dont les contradictions interrogent. Tandis que le roi Mohammed VI multiplie les appels publics à un rapprochement avec l’Algérie au nom d’un « dialogue fraternel », le Royaume consolide parallèlement une coopération sécuritaire approfondie avec Israël, à un moment où les opérations militaires à Gaza et au Liban, en novembre 2025, suscitent une condamnation internationale croissante.
L’exemple le plus emblématique demeure la future usine marocaine de drones BlueBird. Le 13 avril 2025, Ronen Nadir, directeur général de BlueBird Aero Systems, annonçait l’imminence du lancement de la production locale du SPY’X au Maroc, après la formation d’équipes marocaines en Israël et la mise en place d’infrastructures opérationnelles. Cette production renforcera les capacités de surveillance du Royaume, avec des implications directes pour la gestion des frontières, la situation au Sahara occidental et, plus largement, l’équilibre sécuritaire régional.
Ce projet s’ajoute à une série d’accords majeurs. En 2023, le Maroc a acquis deux satellites de reconnaissance Ofek-13 pour un montant d’un milliard de dollars, devenant ainsi l’un des plus importants clients israéliens depuis les accords d’Abraham de 2020. Ces satellites, officiellement destinés à la défense, offrent des capacités d’observation de haute précision susceptibles de remodeler la posture stratégique du pays vis-à-vis de ses voisins, notamment l’Algérie et le Polisario.
En parallèle, Rabat s’est doté du système de défense aérienne Barak MX pour environ 500 millions de dollars. Livré à partir d’avril 2023, ce système – initialement éprouvé sur plusieurs théâtres d’opérations au Moyen-Orient – renforce désormais la couverture aérienne marocaine, notamment dans les zones sensibles du Sud. Là encore, l’acquisition intervient dans un contexte où les discours de paix coexistent avec un réarmement accéléré.
Les investissements se poursuivent du côté des drones tactiques. Dès 2021, le Maroc a commandé des drones Harop – appareils à munitions rôdeuses – pour un montant estimé à 22 millions de dollars. Ils ont été complétés en 2022 par des drones Hermes 900 d’Elbit Systems, aujourd’hui intégrés aux opérations de surveillance et d’appui dans le Sahara. Ces équipements, largement utilisés par Israël dans ses opérations de précision, ont conféré au Maroc un avantage opérationnel notable dès 2023 face au Polisario.
En février 2025, Rabat a également signé un contrat pour l’acquisition de 36 systèmes d’artillerie automoteurs ATMOS 2000, consolidant la place d’Elbit Systems parmi les principaux fournisseurs du Royaume. Ces matériels « battle-tested », destinés à remplacer des équipements européens vieillissants, sont positionnés comme un pivot du renouvellement de l’artillerie marocaine.
Depuis 2020, ces acquisitions s’inscrivent dans une dynamique plus large de rapprochement militaire bilatéral. Les visites successives de responsables israéliens – dont Benny Gantz en 2021 et Aviv Kochavi en 2022 – ont jeté les bases d’une coopération structurée couvrant le renseignement, la guerre électronique et l’industrie de défense. En 2025, malgré l’escalade des tensions régionales, plusieurs initiatives industrielles israéliennes ont été lancées au Maroc, accentuant encore le degré d’intégration stratégique entre les deux partenaires.
Cette évolution suscite des interrogations profondes en Algérie, qui maintient son refus de normaliser ses relations avec Israël et affirme son soutien constant à la cause palestinienne. Dans ce contexte, les appels au dialogue formulés par Rabat, notamment dans le discours du Trône du 29 juillet 2025, peinent à trouver un écho, tant ces initiatives semblent contredites par l’intensification de la coopération sécuritaire maroco-israélienne.
L’enjeu dépasse ainsi le seul cadre bilatéral : il touche aux perspectives d’un rapprochement maghrébin déjà fragilisé, ainsi qu’à la perception, dans l’opinion publique régionale, d’une solidarité historique mise à mal. Le choix de poursuivre cette coopération stratégique continuera inévitablement d’alimenter un débat sur la cohérence des positions marocaines et sur les conséquences pour la stabilité régionale.
Khaled Boulaziz