Les fossoyeurs du verbe : chronique d’une foire aux illusions

Il y a dans l’air d’Alger, chaque automne, une rumeur de papier froissé, un vacarme de discours officiels, un tumulte de stands bariolés et de visages compassés. Les puissants y paradent, les courtisans s’y prosternent, les apprentis lettrés s’y bousculent entre les étals parfumés d’encres mortes. On appelle cela le Salon international du livre d’Alger — cette procession pompeuse où la culture, travestie en marchandise, se donne en spectacle comme une bête docile dressée pour divertir les gardiens de la forteresse.

Six millions de visiteurs, nous dit-on. Quelle majestueuse illusion ! Six millions d’âmes en procession vers le grand autel de la langue confisquée ! Six millions à contempler l’éclat des vitrines où s’exposent les certitudes officielles, les dogmes apprivoisés, les fictions sous tutelle. On applaudit ces chiffres comme on acclame une épidémie. Et pendant que les scribes des institutions chantent le triomphe du livre, la parole libre, elle, agonise dans les marges, étranglée sous les bannières du conformisme et les rubans tricolores des inaugurations.

Car il faut bien le dire : cette foire au livre n’est pas une fête de l’esprit, mais une messe de la servitude. Derrière les drapeaux, les slogans et les communiqués, s’avance la caste sécuritaire politico-culturelle, cette confrérie de gestionnaires de la pensée et de gardiens du silence. Leur mission ? Empêcher toute étincelle d’irrévérence, toute idée qui vacille, tout mot qui frotte. Ils trient, filtrent, amputent. Ils ont pour eux la légitimité de l’État et la certitude de l’ordre. Ils se veulent gardiens du sens alors qu’ils n’en sont que les geôliers.

La jeunesse, elle, piaffe. Elle brûle de mordre le sable, d’enflammer les pages d’un feu neuf. Elle veut hurler, écrire, se tromper, recommencer. Mais à la place, on lui tend des manuels de résignation, des romans décoratifs, des pamphlets sous scellés. On la veut sage, obéissante, déguisée en lectrice docile. On lui a ôté la littérature comme on ôte un miroir à celui qui pourrait s’y reconnaître.

Chaque année, la même liturgie recommence :
le ministre du jour prononce sa litanie de chiffres ;
les caméras s’émeuvent d’une foule disciplinée ;
les maisons d’édition triées sur le volet exposent leurs trophées ;
et dans un coin, invisible, un jeune poète plie son manuscrit refusé, le glisse dans sa poche et rentre en silence.

C’est à lui que je pense. À tous ceux qui écrivent encore sans autorisation, qui impriment leurs colères sur des feuilles volantes, qui rêvent d’un verbe sans tampon ni parrainage. Ceux-là ne sont jamais invités au Palais des Expositions ; ils hantent les cafés, les ruelles, les marges numériques. Leurs mots n’ont pas de kiosques ; ils ont des échos. Et c’est bien cela que redoute la caste sécuritaire politico-culturelle : qu’un écho se transforme en voix, qu’une voix se change en appel, et qu’un appel devienne peuple.

Cette caste a la mine d’un clergé en sursis, mais l’autorité d’une garnison. Une gérontocratie bardée de titres et de médailles s’y cramponne, persuadée que la jeunesse n’est qu’une rumeur passagère, qu’il suffirait de la distraire pour la dompter. Alors, on lui organise des festivals, des colloques, des salons. On l’occupe de symboles et de selfies. On l’endort à coups de programmes « inclusifs » et de slogans interchangeables. Le livre devient ainsi l’opium cultivé du citoyen lettré : on y célèbre tout sauf la désobéissance de penser.

Mais quelle ironie cruelle ! Les mêmes qui se proclament gardiens de la culture ont assassiné la curiosité. Ils ont remplacé la lecture par la consommation, le débat par le défilé, la bibliothèque par la vitrine. Ils ont fait du savoir un produit d’exposition, où l’on vend du prestige en lots de dix tomes. Les livres s’y empilent comme des cadavres sous cellophane, vidés de leur venin, privés de leurs cicatrices.

Sous le haut patronage du pouvoir, on célèbre le verbe neutralisé, le texte conforme, l’écrivain domestiqué. On a troqué l’encre contre le protocole, la pensée contre la posture. On cite Voltaire mais on redoute le blasphème ; on affiche Camus mais on interdit son questionnement ; on brandit Kateb Yacine tout en redoutant ses fils spirituels. Ce n’est plus un salon du livre : c’est un mausolée de la liberté, avec rubans et bénédictions.

Et voilà qu’au moment même où les officiels se congratulent autour de leurs pavillons, le poète Mohamed Tadjadit, celui du Hirak, dort en prison.
Son seul crime ? Avoir confié à la langue le soin de dire l’indicible, avoir transformé la colère en chant. Il sera sans doute condamné — non pour avoir menti, mais pour avoir osé dire.
Ainsi va ce pays où chaque année la messe est dite sur la liberté, mais où le poème paie le prix du blasphème.
Voilà le visage réel du Salon : un décor d’illusions dressé au-dessus d’un silence contraint. Pendant qu’on récite des homélies sur la culture, la parole est menottée, le verbe exilé, la poésie jugée.

Et pourtant, la littérature, la vraie, celle qui frotte, qui dérange, qui éclaire, n’a jamais eu besoin d’invitations officielles. Elle vit ailleurs : dans les marges, dans les phrases griffonnées sur les murs, dans les mots de la rue, dans les murmures des insoumis. Elle a toujours préféré la clandestinité à la compromission. C’est là que bat le cœur vivant du pays : dans les cahiers non publiés, les blogs supprimés, les poèmes écrits en prison ou dans la fièvre de l’exil.

Le pouvoir, lui, croit encore qu’il peut organiser la pensée comme il organise un salon. Il croit que les idées ont besoin d’une autorisation d’entrée, que la culture peut se régenter comme une cérémonie militaire. Mais le verbe est un animal indocile. Il ne se laisse pas museler sans laisser de traces ; il mord les doigts de ceux qui veulent le dompter. Et c’est peut-être là le seul espoir : que la parole, même bâillonnée, continue de saigner.

Oui, la foire du livre a ses fastes et ses chiffres, mais elle n’a plus d’âme. Ce n’est plus la cité du verbe, c’est la foire d’un royaume de statues. On y vend l’ombre de la pensée sous cellophane. Les pavillons étrangers y apportent leurs drapeaux et repartent avec leurs illusions. Et dans cette mise en scène géante, tout respire la peur : peur du débat, peur du trouble, peur du jeune regard qui déchiffre le mensonge.

La jeunesse algérienne mérite autre chose qu’un carnaval de papier. Elle mérite une bibliothèque de combat, une agora d’idées brûlantes, un lieu où le livre ne serait plus un trophée, mais une arme, une promesse, une déflagration. Elle mérite d’apprendre que lire, c’est refuser ; que comprendre, c’est désobéir ; que penser, c’est se dresser.

Mais pour cela, il faut briser la chape du décorum, renverser les tables du marché culturel, rendre la parole à ceux qui n’ont pas de badge d’accès. Il faut réinventer un SILA de l’ombre, un salon souterrain où l’on viendrait non pas célébrer les livres admis, mais écouter ceux qu’on a proscrits. Que les auteurs bannis deviennent les invités d’honneur, que les voix interdites trouvent enfin leur estrade.

Car tant que la caste sécuritaire politico-culturelle règnera sur les esprits, tant que les poètes devront se taire pour être publiés, tant que le mot « liberté » sera un slogan décoratif dans les communiqués ministériels, le livre en Algérie ne sera qu’un mirage administratif. Et le silence, ce grand vainqueur des foires officielles, continuera de planer au-dessus des stands, plus lourd que les discours, plus vaste que les halls d’exposition.

Alors oui, qu’ils comptent encore leurs visiteurs, qu’ils s’enivrent de statistiques et d’éloges protocolaires. Car pendant qu’ils célèbrent leur triomphe, une autre génération s’éveille, loin des projecteurs, armée non de diplômes, mais de mots tranchants. Et ces mots-là, nul salon ne pourra les censurer.

Un jour, ils éclateront comme un orage dans la langue.

Et ce jour-là, la caste sécuritaire politico-culturelle apprendra à lire.

Khaled Boulaziz