L’Égypte détient aujourd’hui environ 120 000 prisonniers – le chiffre absolu le plus élevé de tout le monde arabe et l’un des taux d’incarcération les plus hauts de la planète (113–116 pour 100 000 habitants). Parmi eux, entre 60 000 et 80 000 sont reconnus comme prisonniers politiques, la plupart maintenus en détention provisoire indéfinie par le Parquet de la sûreté de l’État.
Ce chiffre astronomique n’est pas le fruit d’une criminalité galopante ni d’une justice efficace, mais la conséquence délibérée d’un régime qui a fait de l’incarcération une arme contre son propre peuple. Pour comprendre pourquoi l’Égypte compte autant de prisonniers, il faut remonter au coup d’État militaire contre le président Mohamed Morsi en 2013, à la répression sanglante qui a suivi et au système répressif qui définit le pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi depuis plus de douze ans.
Le coup d’État et la naissance de l’incarcération de masse
L’histoire commence le 3 juillet 2013. L’armée égyptienne, dirigée par le général Sissi, renverse Mohamed Morsi – premier président élu démocratiquement et membre des Frères musulmans.
Élu en 2012 après la chute de Moubarak lors du Printemps arabe, Morsi est accusé de dérive islamiste. Des manifestations massives en juin 2013 servent de prétexte au putsch. Sissi annonce à la télévision la destitution du président, suspend la Constitution et installe un gouvernement intérimaire. Morsi est arrêté, jugé dans des procès dénoncés comme politiques, et mourra en détention en 2019.
Le massacre de Rabaa : le sang qui n’a jamais séché
Le 14 août 2013 : les forces de sécurité prennent d’assaut le sit-in pro-Morsi place Rabaa al-Adawiya au Caire. Human Rights Watch qualifie l’opération de « l’un des plus grands massacres de manifestants en un seul jour dans l’histoire récente ». Au moins 817 morts en quelques heures – souvent tués par balles dans la tête ou la poitrine par des snipers, écrasés par des blindés ou brûlés vifs dans leurs tentes. Les estimations indépendantes dépassent les 1 000 morts.
Ce jour-là fixe la règle : toute contestation sera écrasée par une violence planifiée et disproportionnée. Des dizaines de milliers d’arrestations suivent immédiatement.
De la rue à la cellule : l’explosion des prisonniers politiques
Fin 2013, les Frères musulmans sont interdits et qualifiés d’« organisation terroriste ». En un an, plus de 40 000 personnes sont emprisonnées. Les procès de masse deviennent la norme : parfois 700 accusés jugés en une seule audience sur des charges photocopies de dossiers identiques.
Le régime promulgue alors les lois qui verrouillent le système :
- Loi antiterroriste de 2015 – redéfinit le terrorisme pour inclure la contestation pacifique
- Loi sur la cybercriminalité informatique de 2018 – criminalise les publications critiques sur les réseaux sociaux
- Généralisation des tribunaux militaires pour juger les civils, y compris les mineurs
Ces textes, associés à la pratique du « recyclage » (nouvelles accusations déposées le jour de la libération), expliquent pourquoi la population carcérale reste bloquée à 120 000, dont la très grande majorité pour motifs politiques.

À l’intérieur des prisons : la torture comme politique d’État
Surdensité de 300 à 500 % : des cellules prévues pour 10 détenus en accueillent 40 à 50. Les prisonniers dorment par roulement ; beaucoup ne voient jamais la lumière du jour. La torture – passages à tabac, électrocution, violences sexuelles, disparitions forcées – est systématique et documentée par toutes les grandes ONG.
En 2025 seulement, au moins 13 décès en détention ; plus de 1 000 depuis 2013. Les femmes et les enfants ne sont touchés : plus de 5 000 femmes et mineurs arrêtés depuis le coup d’État, certaines avec des bébés nés en prison.
« On me torture. On me refuse les médicaments. On me refuse la nourriture. »
— Ahmed Abdelnabi, prisonnier politique depuis 2018 (toujours détenu)
2025 : la machine continue de tourner
En neuf mois seulement (janvier–septembre 2025) :
- 1 594 nouvelles arrestations politiques
- Seulement 934 libérations
- Augmentation nette de 660 prisonniers politiques
Même les grâces très médiatisées (Alaa Abdel Fattah en septembre 2025) n’ont aucun effet : le régime arrête simplement d’autres personnes la même semaine.
La plus grande prison du monde arabe
Au sein des 22 pays de la Ligue arabe, aucun n’emprisonne plus de monde en chiffres absolus que l’Égypte. L’Algérie et le Maroc suivent avec environ 95 000 chacun, mais les 120 000 Égyptiens font du pays la plus grande prison à ciel ouvert du monde arabophone.
Aucun peuple n’est vraiment libre
Les 120 000 prisonniers d’Égypte sont l’héritage direct d’un coup d’État militaire qui a préféré les balles aux bulletins, le massacre au dialogue, et les cages à la citoyenneté.
Tant que l’Occident continuera à financer et à armer ce régime au nom de la « stabilité », les barreaux se multiplieront – non seulement au Caire et à Alexandrie, mais dans chaque capitale arabe où contester revient à trahir.
La plus grande prison du monde arabe n’est pas faite que de béton et d’acier.
C’est toute la région dont les clés sont détenues à des milliers de kilomètres.
Rendez-nous les clés – pour l’Égypte, pour la Palestine, pour chaque voix réduite au silence de l’Atlantique au Golfe.
Khaled Boulaziz