Gaza n’est plus une simple région meurtrie par la guerre. C’est une zone entièrement reconfigurée par les choix politiques et militaires d’un gouvernement qui a fait de la dévastation un outil stratégique et de la contamination explosive une conséquence assumée. Ce qui s’y produit n’est pas un épisode, ni un « théâtre d’opérations » : c’est une transformation structurelle d’un territoire en piège perpétuel, méthodiquement entretenu.
L’analyse publiée par The Economist ne laisse aucune marge d’interprétation : Gaza est en passe de devenir le plus vaste dépôt de munitions non explosées jamais documenté dans une zone urbaine. Plus de 7 000 tonnes d’explosifs non détonés gisent sous les gravats, incrustés dans les murs effondrés, dispersés dans les rues, empilés sous les maisons, mêlés aux décombres où vivent encore plus de deux millions de civils.
Ce chiffre ne suffit pas à décrire l’ampleur du désastre. Quarante pour cent des quartiers résidentiels de Gaza sont aujourd’hui considérés comme potentiellement contaminés. À Beit Hanoun, Beit Lahia et Jabalya, trois zones pourtant connues depuis des années pour leur densité extrême, ce sont 3 000 tonnes d’engins explosifs qui forment désormais une couche supplémentaire de destruction sous la destruction.
Chaque mètre carré de ces villes est un risque létal.
Chaque ruine est un piège.
Chaque retour à domicile — pour ceux qui en ont encore un — est une prise de risque mortelle.
La mort différée comme conséquence structurelle
Il ne s’agit pas seulement de bombes larguées.
Il s’agit de bombes conçues pour pénétrer profondément les structures avant d’exploser.
Il s’agit de charges dont les mécanismes de détonation, en s’enfouissant dans le sol, créent une contamination durable.
Le spécialiste Nick Orr de Humanity & Inclusion l’a résumé avec une franchise glaçante :
« Le retrait complet n’aura jamais lieu. Nous en retrouverons pour des générations. »
Cette phrase, dans n’importe quel autre contexte, serait inimaginable.
Elle est devenue le résumé officiel de l’avenir de Gaza.
Les morts sont comptabilisées — 53 selon l’ONU, chiffre probablement bien inférieur à la réalité.
Mais l’enjeu dépasse les chiffres : ce qui tue aujourd’hui tuera demain, dans un an, dans vingt ans.
Les jumeaux Yahya et Nabila al-Sharbasi, mutilés en jouant avec ce qu’ils prenaient pour un jouet, ne sont que les premiers noms d’une liste qui s’allongera inexorablement, tant que les explosifs resteront enfouis et tant que leur retrait sera empêché.
Les restrictions imposées : un verrou politique, pas un obstacle logistique
La contamination explosive aurait pu être contenue, traitée, réduite.
Elle ne l’est pas.
Elle ne peut pas l’être.
Pourquoi ?
Parce que les autorités israéliennes imposent des restrictions systématiques à l’entrée :
des experts internationaux ;
des équipements spécialisés ;
des instruments basiques de protection ;
de la formation destinée aux équipes palestiniennes.
Dans tout autre contexte, ces outils seraient considérés comme relevant de la sécurité civile.
À Gaza, ils sont classés par le pouvoir israélien comme « matériels à double usage ».
Autrement dit, des objets aussi ordinaires qu’un détecteur de métaux ou qu’un sac de sable deviennent administrativement prohibés.
Résultat : une opération de déminage déjà titanesque est rendue quasi impossible.
À Mossoul, une ville pourtant ravagée par la guerre contre l’État islamique, les civils ont été évacués avant les opérations de dépollution.
À Gaza, évacuer est impossible : tout est détruit, compressé, saturé, et il n’existe aucune zone refuge.
Ce contraste est la démonstration la plus claire que la contamination explosive n’est pas un accident du conflit :
elle est la conséquence directe d’un cadre politique qui empêche sa résolution.
L’intensité des bombardements : un basculement dans l’inédit
70 000 tonnes d’explosifs ont été larguées depuis octobre 2023.
Cela représente une densité de bombardements sans équivalent dans l’histoire contemporaine de la guerre urbaine.
Même en admettant le chiffre minimal de 10 % de munitions non explosées, cela équivaut à 7 000 tonnes de bombes disséminées dans l’espace vital de millions de personnes. Une partie de ces charges est conçue pour se fragmenter, s’infiltrer, se ficher dans les sols.
La communauté internationale semble analyser Gaza comme un conflit.
C’est une erreur d’échelle.
Ce qui a eu lieu, et ce qui continue d’avoir lieu, s’apparente à une transformation de l’environnement humain en infrastructure dangereuse.
Une déconstruction systématique du tissu urbain suivie d’une contamination explosive massive, prolongée, entretenue.
Une crise que les puissances observent sans la traiter
Les annonces financières — Londres, Washington, quelques fonds onusiens — relèvent du geste diplomatique, pas de la solution.
Quelques millions ne peuvent rien contre des années de déminage empêché.
Rien n’est prévu pour :
l’accès total des équipes de déminage ;
l’acheminement des équipements spécialisés ;
la création d’unités opérationnelles palestiniennes ;
la levée des blocages administratifs israéliens.
Même le cessez-le-feu négocié par les États-Unis ne contient aucune clause crédible de dépollution.
Le résultat est simple :
Les explosifs resteront.
Les civils resteront.
Et la communauté internationale continuera d’osciller entre indignation molle et inertie diplomatique.
Un territoire condamné à vivre dans la menace perpétuelle
Ce qui se déroule à Gaza dépasse les catégories habituelles.
Ce n’est pas seulement une offensive.
Ce n’est pas seulement une destruction.
C’est une urbanisation de la menace.
Chaque jouet, chaque pierre, chaque porte, chaque tas de gravats peut abriter une charge instable.
Chaque enfant joue dans un terrain miné.
Chaque adulte se reconstruit un toit au-dessus d’un explosif possible.
Les Gazaouis ne vivent pas dans un après-guerre.
Ils vivent dans une guerre perpétuée par d’autres moyens.
Et ce prolongement n’est pas accidentel : il est rendu possible par l’ensemble des décisions politiques qui empêchent — volontairement ou non — le retrait de ce danger.
Conclusion : désamorcer les explosifs, et désamorcer les mécanismes qui les maintiennent
Le déminage doit commencer.
Mais il ne commencera pas tant que les verrous politiques imposés par les autorités israéliennes resteront en place.
C’est cela, la réalité que les experts répètent, que les ONG documentent, que les organismes internationaux peinent encore à formuler pleinement :
on ne pourra pas neutraliser les explosifs tant que l’on ne neutralisera pas les obstacles politiques qui empêchent leur retrait.
Gaza n’est pas un champ de ruines.
C’est un territoire rendu durablement dangereux par une stratégie qui dépasse le cadre strictement militaire.
Et tant que ces mécanismes persisteront, des générations de civils seront condamnées non pas à vivre « après » une guerre, mais dans une guerre qui se prolonge à travers chaque débris.
Khaled Boulaziz