Algérie : Abdelkader Hachani, l’homme qui voulait sauver la démocratie… et qui en paya le prix

Le 22 novembre 1999, à 10 h 30, un homme de 33 ans entre dans un cabinet dentaire du quartier populaire de Bab El Oued, à Alger. Quelques minutes plus tard, trois balles le fauchent. Abdelkader Hachani, numéro trois du Front islamique du salut (FIS) et artisan de la victoire écrasante du parti aux législatives de décembre 1991, s’effondre. L’Algérie perd ce jour-là l’un des rares dirigeants islamistes qui avait compris, avant tout le monde, que la démocratie algérienne allait être assassinée bien avant lui.

Huit ans plus tôt, le 26 décembre 1991, le FIS avait créé la stupeur : 188 sièges sur 232 disputés au premier tour, soit près de 81 % des suffrages exprimés là où le vote avait eu lieu. Mathématiquement, le second tour n’était qu’une formalité : le FIS était assuré d’obtenir la majorité absolue à l’Assemblée et son chef pouvait devenir Premier ministre. L’Algérie s’apprêtait à vivre sa première alternance démocratique depuis l’indépendance.

Mais Abdelkader Hachani n’était pas un idéologue aveugle. Ingénieur pétrolier brillant, modéré et pragmatique, il avait senti le piège. Il savait que l’« État profond » – composé notamment d’anciens officiers ayant servi dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie, reconvertis en généraux de l’ANP – ne laisserait jamais le pouvoir lui échapper. Khaled Nezzar, Ismaïl Lamari, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène dit « Toufik »… ces noms étaient déjà au cœur des cercles du pouvoir.

Hachani agit alors avec une audace qui stupéfie encore aujourd’hui. Au début de l’année 1992, il mandate l’ancien ministre Ahmed Taleb Ibrahimi – figure respectée du nationalisme algérien – pour transmettre une lettre confidentielle au président Chadli Bendjedid. Le message est clair : le FIS est prêt à renoncer à former un gouvernement majoritaire. Il propose :

De ne pas constituer de gouvernement FIS à 100 %
De se contenter de trois ministères seulement : Justice, Éducation et Affaires sociales
De céder volontairement une partie des sièges qu’il était certain de remporter au second tour aux autres partis. « Nous voulons une transition apaisée, pas une rupture brutale », expliquait en substance Hachani.

Chadli ne répondra jamais. Le 11 janvier 1992, sous la pression des généraux, il est contraint de démissionner. Le second tour est annulé. L’état d’urgence est proclamé. C’est le coup d’État.Hachani tente alors une ultime démarche. Il adresse une nouvelle lettre, cette fois au président par intérim Mohamed Boudiaf, rappelé six mois plus tôt du Maroc pour « sauver la République ». Il l’alerte : « Les mêmes officiers qui préparent le coup sont ceux qui ont combattu la révolution algérienne sous l’uniforme français. Ne leur faites pas confiance. » Boudiaf balaie l’avertissement. Le 29 juin 1992, en direct à la télévision, il est abattu à Annaba par son propre garde du corps, le sous-lieutenant Lambarek Boumaârafi. L’Algérie bascule dans la « décennie noire ».

Abdelkader Hachani, lui, paiera le prix de ses victoires électorales. Arrêté dès janvier 1992, il passera cinq années en prison – simplement pour avoir gagné une élection. Libéré en 1997, il tente de reconstruire une vie discrète. Le 22 novembre 1999, les tueurs le retrouvent.Vingt-six ans après, les circonstances de son assassinat demeurent opaques. L’enquête officielle a conclu à l’acte d’un « terroriste islamiste » isolé. Beaucoup, en Algérie, n’y croient pas une seconde.

Ce meurtre ne fut qu’un parmi des centaines d’autres – intellectuels, journalistes, simples citoyens, anonymes algériens ravagés dans la grande tourmente de la guerre civile déclenchée et entretenue par la caste militariste des « DAF » (déserteurs de l’armée française). Abdelkader Hachani avait voulu épargner à son peuple cette descente aux enfers. On l’en a puni deux fois : en lui volant sa victoire en 1992, puis en lui volant la vie en 1999.

Khaled Boulaziz