Six parchemins, zéro usine : pendant que la caste parade, des enfants prennent la mer

7 septembre 2025

Ils appellent cela « diplomatie ». C’est un carnaval. La caste militariste qui tient l’Algérie par la glotte s’offre des hymnes, des tapis, des photos—et six signatures sur du papier glacé avec le Mozambique. (Sans offense pour Maputo ni son peuple : le problème n’est pas le Mozambique, c’est l’imposture d’Alger.) Les intitulés sonnent creux : culture & arts 2025–2028, protocole entre Radio Algérienne et GABINFO, information & communication, enseignement supérieur & recherche, sûreté & ordre public, et consultations politiques. Voilà l’ossature officielle de la « relance » : six parchemins d’apparat, pas un seul boulon de production. La scène se déroule au Palais, en marge de l’IATF 2025 tenue du 4 au 10 septembre à Alger. Les faits, eux, sont têtus.

On nous dira : « C’est un début. » Un début de quoi ? De plus de talk-shows, d’ateliers “communication” et de rubans tricolores ? L’Algérie n’a pas besoin d’un protocole de micro, elle a besoin d’un contrat de machine-outil ; pas d’un mémorandum “information”, mais d’un plan d’intégration industrielle ; pas d’une photo de groupe, mais d’un tableau de marche : jalons trimestriels, obligations de contenu local, pénalités de retard, indicateurs de rendement, mise en service d’unités pilotes. Or que voit-on ? Un florilège de soft power pour masquer l’absence de colonne vertébrale productive. Même la communication officielle chiffre la vacuité : on sait qui a paraphé quoi—ministres, directions générales—mais on ne sait rien des volumes, des transferts d’ingénierie, des usines, des emplois, des cadences.

Et pendant que les ministres signent, des enfants s’enfuient. La nouvelle, aujourd’hui, claque comme une gifle : des garçons de 15 ans ont volé une embarcation pour tenter l’Espagne—“la tragédie qui a choqué toute l’Algérie”, dit la vidéo qui tourne en boucle sur les réseaux. Vous pouvez disserter sur les détails ; vous ne pouvez plus discuter le gouffre qui pousse des mineurs à la mer. La mise en scène protocolaire d’Alger se fracasse sur cette image : des adolescents, un réservoir plastique, l’horizon comme seule promesse.

Ce n’est pas un éclair isolé. La route Algérie–Espagne est devenue un couloir de deuil. Plus de 500 morts en 2024 sur cet axe, estime l’ONG espagnole Caminando Fronteras, reprise par InfoMigrants. Des corps rejetés par les vagues, des familles sans sépulture, des pêcheurs devenus fossoyeurs. Voilà la vérité nue d’un pays que l’on vide de sa jeunesse pendant que l’on collectionne des mémorandums.

Plus sordide encore : des enfants non accompagnés, 10 ans parfois, atteignent les Baléares sur de petites coques parties d’Algérie. Les autorités locales improvisent des foyers, bricolent des équipes éducatives, écopent à la petite cuillère l’océan social qu’une politique vide a fabriqué chez nous. Quel acte d’accusation plus implacable contre ceux qui prétendent « protéger la Nation » ? Quelle « sûreté publique » quand nos collégiens risquent la noyade parce que la terre ferme leur a été confisquée ?

La caste invoquera la « coopération Sud–Sud ». Très bien—soyons sérieux. La solidarité africaine ne se décrète pas par communiqué, elle se construit : réseaux électriques interconnectés, hubs de maintenance, corridors ferroviaires et portuaires, écoles techniques binationales, financement patient du capital productif. Et, tenez-vous bien, même avec le Mozambique il y a mieux à faire que du vernis : co-ingénierie sur turbines et compresseurs, formation croisée opérateurs-procédés, maintenance GNL, sécurité maritime, chaînes froides, unités modulaires de transformation. Mais pour passer du selfie protocolaire à l’atelier, il faut asseoir des ingénieurs à la table, écrire des annexes techniques, publier des métriques. Il faut accepter d’être évalué—ce que déteste une caste qui ne règne que par la mise en scène.

Au lieu de cela, on empile les vitrines. On baptise « stratégie » une tournée des sables sans outillage. On “renforce les liens” avec un protocole radiophonique et des “consultations politiques” sans chaîne de montage ni contrat de transfert. On sature l’antenne pour que le pays ne voie pas l’atelier vide. On brandit des photos pour qu’on oublie les cercueils. On promet des ponts lointains pour détourner le regard des nids-de-poule sous nos pieds. Ce théâtre a un public captif et un effet : l’exil comme horizon, la mer comme bourse des destins.

Qu’on ne vienne pas nous réciter la fable du « temps long diplomatique ». Le temps long se prépare aujourd’hui : ports désengorgés, douanes numérisées, crédit productif, cadastre industriel, sécurité juridique des investisseurs et des travailleurs, politique d’achats publics orientée filières, obligations fermes de contenu local, montée en gamme sur des niches (agro-machinisme, pharmaceutique, composants pour énergies, matériaux avancés). Le reste est poudre aux yeux. L’Algérie ne rayonnera nulle part si elle n’ancre pas ici son industrie, son apprentissage, sa R&D, sa logistique.

Revenons au factuel, pour écarter la rhétorique : six signatures, oui—culture & arts (2025–2028) ; protocole Radio Algérienne–GABINFO ; information & communication ; enseignement supérieur & recherche ; sûreté & ordre public ; consultations politiques. La cérémonie fut coprésidée au Palais, en marge de l’IATF 2025 à Alger (4–10 septembre). Ce sont des faits officiels. La question, la seule, est celle-ci : que produisent-ils ? Où sont l’usine, la formation, la maintenance lourde, les taxinomies de process, les lignes d’assemblage, les contrats de pièces détachées, les plannings de démarrage ? Silence. On célèbre le contenant pour cacher l’absence de contenu.

Pendant ce temps, des adolescents de quinze ans, quinze ans, jouent leur vie sur une coque de résine, guidés par une boussole de smartphone et un rêve de dignité. Que reste-t-il d’un pays quand ses enfants le quittent à la nage ? Une propagande suante, des cérémonies à répétition, des galons repassés, des micros ouverts. Et le peuple, lui, cette majorité silencieuse et lucide, qui voit le stratagème : plus la communication enfle, plus la production rétrécit ; plus la fanfare tonne, plus l’atelier tousse ; plus on parade, plus on perd.

La conclusion ne change pas : tant que le peuple ne recouvrera pas pleinement ses droits de citoyenneté—contrôle, alternance, transparence, priorité à la production—nous resterons prisonniers dans notre propre pays, spectateurs d’un théâtre où les généraux trustent la scène et où l’économie n’entre jamais. La diplomatie décorative ne nourrit personne. Ce qui nourrit, ce qui retient les enfants à terre, s’appelle travail qualifié, usines, chaînes logistiques, contrats exécutoires. Le reste est un cirque. Et le cirque, quand le chapiteau se déchire, laisse voir le ciel—et la mer.

Khaled Boulaziz