Il faut lire la prose boursouflée de El-Djeïch pour mesurer le gouffre qui sépare le régime de la société. Sept adolescents algériens, mineurs, ont pris la mer début septembre 2025. Ils ne se sont pas noyés, ils ne se sont pas perdus : ils sont arrivés sains et saufs, et leur exploit a explosé sur les réseaux sociaux. Des milliers de jeunes partagent leurs vidéos, commentent leur geste, y trouvent une inspiration. Ce n’est pas une fuite « isolée », c’est un manifeste vivant : l’Algérie est devenue invivable, et la mer plus sûre que la terre natale. Voilà la vérité nue.
Mais au lieu de se taire, d’écouter, de réfléchir, c’est l’armée qui parle. Toujours elle, toujours la caserne. Comme si le sort de sept mineurs relevait de la « sécurité nationale ». Comme si l’angoisse des parents devait se transformer en communiqué officiel. Comme si chaque drame civil devait être confisqué par des généraux ventriloques. Dans un pays normal, la parole serait aux familles, aux enseignants, aux associations. En Algérie, c’est le canon qui commente les enfants.
Le texte dénonce « certains médias hostiles ». Vieille rengaine. Dès qu’un scandale surgit, l’ennemi extérieur est convoqué. Tout est complot. Tout est « désinformation ». Tout sauf la vérité : ces gamins ont préféré la mer à l’école, le canot à la classe, l’Espagne à l’Algérie. Et cette vérité, aucun communiqué militaire ne peut l’effacer.
La revue martèle que l’affaire est « isolée ». Quelle farce ! La harga n’est pas une anomalie, c’est une structure. Elle est devenue projet de vie, parfois projet de survie, souvent projet familial, où les parents eux-mêmes payent la traversée. Ces sept mineurs ne sont pas des exceptions, ils sont les éclaireurs d’une génération qui ne croit plus à rien de ce qu’on lui raconte. Leur arrivée triomphale est vécue comme une victoire collective. « S’ils ont pu, nous pourrons », voilà le refrain qui court sur tous les téléphones.
Pour sauver la face, El-Djeïch compare : d’autres pays connaissent plus de départs clandestins. Et alors ? Le Maroc, la Tunisie, l’Égypte sont eux aussi minés par la misère et l’autoritarisme. Mais là-bas, les armées ne prétendent pas dicter la lecture des faits civils. Ici, chaque barque devient une menace pour « l’image de l’Algérie ». Comme si l’image valait plus que les enfants.
Autre mensonge éhonté : les mineurs auraient été « instrumentalisés par les réseaux sociaux ». Ridicule. Ce ne sont pas TikTok ou Instagram qui ont inventé la harga. Ce ne sont pas des vidéos qui poussent des gamins à risquer leur peau. C’est le chômage, la corruption, le verrouillage politique, l’absence de perspectives. Ce n’est pas un « complot numérique », c’est la réalité. L’instrumentalisation, elle est dans l’article lui-même, quand l’armée transforme une traversée en pamphlet patriotique.
La revue ose affirmer que ce cas « ne reflète pas la société algérienne ». Faux. Il la reflète avec cruauté. Une société où les jeunes n’espèrent plus rien ici. Une société où la réussite se mesure au nombre de kilomètres franchis loin du pays. Une société où l’avenir se trouve dans la fuite. Chaque barque qui touche la rive nord est un verdict silencieux : le régime a échoué.
Et pourtant, El-Djeïch conclut par la « marche victorieuse » de l’Algérie. Une marche vers où ? Vers un État dépendant du baril, incapable de diversifier son économie ? Vers un pays qui brade ses mines aux multinationales ? Vers une jeunesse qui se noie ou s’exile ? Vers des prisons pleines de militants, d’étudiants, de journalistes ? Cette « marche victorieuse » est une marche funèbre, rythmée par les moteurs de fortune des embarcations clandestines.
L’article parle de « tempête dans un verre d’eau ». Mais c’est un raz-de-marée symbolique. Ces sept mineurs ont infligé une humiliation cinglante au régime : ils ont montré qu’on pouvait s’évader, qu’on pouvait réussir la traversée, qu’on pouvait tourner le dos à la caserne. Chaque like, chaque partage, chaque commentaire qui célèbre leur exploit est une gifle à la propagande. L’armée voulait minimiser, elle a provoqué l’inverse : une contagion du désir de départ.
Voilà la vérité : l’Algérie de 2025 est un pays dont la jeunesse rêve d’exil. Un pays où la victoire ne se mesure plus en diplômes ni en carrières, mais en mètres nautiques. Un pays où les héros ne sortent pas des discours officiels mais des barques de fortune. Un pays où l’État, réduit à sa version militaire, ne sait plus rien dire d’autre que « complot ».
Ces sept mineurs ont ridiculisé la propagande. Ils ont montré que l’aventure est possible, que l’ailleurs existe, que l’étau n’est pas absolu. Ils sont devenus malgré eux des figures de résistance : pas contre une puissance étrangère, mais contre leur propre État. Et ce régime, qui se prétend fort, tremble devant quelques vidéos de gamins débarquant sur une plage espagnole. Voilà sa fragilité. Voilà son mensonge. Voilà son échec.
Khaled Boulaziz
