Petro accuse : Trump et l’Occident mains tachées du sang de Gaza

26 septembre 2025

Ils le disent avec la froideur bureaucratique des armées modernes : « plus de 140 cibles frappées dans la bande de Gaza ». Une phrase sèche, calibrée pour les dépêches, détachée de la chair humaine qu’elle broie. Derrière chaque « cible », il y a une école pulvérisée, un hôpital réduit au silence, un quartier englouti dans la poussière. Les états-majors appellent cela « neutraliser des infrastructures terroristes ». Mais quand le terme infrastructure signifie maison, boulangerie, puits, maternité, il ne s’agit plus de neutralisation, mais d’anéantissement. Gaza est traitée comme une matrice à effacer, une terre à réduire en gravats jusqu’à ce que le mot peuple lui-même devienne imprononçable.

On dira : « L’armée israélienne se défend ». Mais qui peut oser parler de défense lorsque le rapport des forces est aussi obscène ? Les F-16 et les drones ne défendent pas ; ils déversent le feu sur une enclave déjà privée de tout. La punition collective — interdite par le droit international — est devenue doctrine. On coupe l’électricité, on bloque l’eau, on empêche les convois de nourriture, on ferme les hôpitaux. La faim devient arme, la soif devient stratégie, la maladie devient alliée de guerre. Ce n’est plus seulement une campagne militaire ; c’est un mode de gouvernement par la mort lente.

Et pourtant, les chancelleries continuent d’ânonner le même lexique soporifique : « nous appelons toutes les parties à la retenue », « nous encourageons à reprendre le dialogue », « nous soutenons le droit d’Israël à se défendre ». Comme si le génocide pouvait se neutraliser par des vœux pieux. Comme si les cadavres s’apaisaient en entendant les mots « processus de paix ». L’impuissance n’est pas neutre : elle est complicité. Chaque tonne de bombes livrée, chaque véto opposé au Conseil de sécurité, chaque silence diplomatique nourrit la mécanique de l’extermination.

C’est dans ce silence complice qu’est survenue la voix, dissonante, du président colombien Gustavo Petro à la tribune de l’ONU. Lui n’a pas édulcoré ses mots, il n’a pas recouvert la réalité de gaze diplomatique. Il a dit ce que d’autres taisent : « Donald Trump est un complice du génocide. Ce forum est un témoin muet d’un génocide. » La formule a claqué comme une gifle dans l’enceinte feutrée de l’Assemblée générale. En désignant Trump, Petro a rompu un tabou : accuser un ancien président des États-Unis de complicité directe avec la destruction de Gaza. Ce n’est pas seulement une provocation rhétorique ; c’est un acte d’accusation contre tout un système où le pouvoir impérial protège et arme l’entité sioniste tout en prétendant incarner la démocratie mondiale.

Cette accusation renverse le miroir : si Trump est complice, alors tous ceux qui cautionnent, qui arment, qui ferment les yeux deviennent complices à leur tour. L’Europe qui vend des pièces détachées, le Canada qui aligne ses votes, l’Allemagne qui justifie par réflexe, la France qui prêche la modération tout en exportant des composants militaires : tous sont co-responsables. Petro a élargi le cercle des accusés, il a internationalisé la culpabilité. Ce n’est plus seulement Israël qui est sur le banc des accusés ; c’est l’ordre occidental qui se délite dans le sang de Gaza.

Son discours n’est pas resté à l’incantation. Petro a lancé une proposition radicale : il a appelé à la constitution d’une force internationale armée, mandatée par l’Assemblée générale, pour mettre fin au génocide. Il a déclaré : « Nous avons eu assez de mots ; ce qu’il faut, c’est une grande armée des nations qui ne tolèrent pas le génocide. » Ce n’est pas un cri isolé, mais une stratégie politique : contourner le Conseil de sécurité paralysé par les vétos américains, utiliser le mécanisme « Union pour la paix » pour donner à l’Assemblée générale la capacité d’agir. Petro redonne souffle à l’idée que le multilatéralisme peut survivre, mais seulement s’il ose la confrontation avec les intouchables.

Bien sûr, les sceptiques hausseront les épaules : « Une force internationale ? Utopie irréalisable. » Mais le plus irréaliste n’est-il pas de croire que Gaza peut survivre sans protection extérieure ? Quand les bombardements détruisent 90 % des logements, quand les hôpitaux ferment faute de carburant, quand la famine ronge les enfants, croire que des mots suffiront est une illusion criminelle. Petro ne fait que rappeler une évidence : sans un bouclier international, Gaza est condamnée.

La portée de son discours dépasse la Colombie. En invoquant l’« épée de Bolívar » à la tribune de l’ONU, Petro a relié les luttes latino-américaines d’indépendance aux luttes palestiniennes d’aujourd’hui. Il a rappelé que l’émancipation des peuples n’est pas un chapitre clos de l’histoire, mais une bataille toujours recommencée. Gaza devient ainsi le miroir dans lequel se reflète la dignité des nations du Sud : se taire, c’est abdiquer ; parler, c’est risquer l’isolement diplomatique, mais sauver l’honneur.

Face à ce cri, les gouvernements occidentaux se réfugieront derrière leur sempiternel argument de « complexité ». Mais la complexité n’efface pas les cadavres. Le droit international est clair : la famine délibérément provoquée est un crime de guerre, la destruction systématique de civils peut constituer un génocide. Ce ne sont pas des slogans, ce sont des catégories juridiques établies. Les faits sont là : destructions massives, déplacements forcés, blocus de l’aide, bombardements indiscriminés. Il manque seulement le courage politique pour nommer l’innommable et agir en conséquence.

Que faire ? Les pistes sont connues : embargo sur les armes, sanctions ciblées, gels d’avoirs, mise sous tutelle internationale des couloirs humanitaires, enquête accélérée de la Cour pénale internationale, et — si nécessaire — déploiement d’une force internationale mandatée par l’Assemblée générale pour protéger les civils. Rien de cela n’est impossible. Ce qui manque, ce n’est pas la procédure, mais la volonté.

En vérité, la tribune de Petro met chacun devant le miroir : ou bien nous restons des « témoins muets » comme il l’a dit, ou bien nous devenons acteurs de l’histoire. Il ne s’agit plus d’aimer ou de détester Israël, d’approuver ou de condamner le Hamas. Il s’agit de sauver des vies humaines de l’anéantissement. Et Petro, en accusant Trump, en accusant le forum onusien lui-même, a mis le doigt là où ça fait mal : la complicité par inaction.

L’heure n’est plus aux illusions. Gaza agonise, et le monde regarde. L’histoire retiendra les noms de ceux qui ont parlé, mais surtout ceux qui se sont tus. La voix de Petro, isolée, mais ferme, a rappelé à l’ONU qu’il ne suffit pas d’être témoin. Il faut intervenir, protéger, agir. Le reste n’est que diplomatie de cimetière.

Khaled Boulaziz