Le mensonge, lorsqu’il sort de la bouche d’un homme, reste une faute honteuse. Mais lorsqu’il s’érige en parole d’État, lorsqu’il s’imprime sur les rotatives d’une presse domestiquée et se proclame en chiffres ronds, il cesse d’être une faiblesse humaine : il devient crime contre la nation. Car il ne trompe plus une conscience, il empoisonne l’imaginaire collectif, il maquille la misère en opulence, il vend au peuple des illusions comme on distribue des hosties amères.
Ainsi, en septembre 2025, Alger s’est travestie en capitale du mirage. Sous les drapeaux africains alignés comme un décor de théâtre, sous les trompettes militaires et les tapis rouges, s’est tenue la quatrième Foire du commerce intra-africain (IATF-2025). Les salons de la capitale bruissaient de discours, les écrans des télévisions crépitaient, et sur la scène s’avançait Ahmed Attaf, ministre des Affaires étrangères d’un régime usé jusqu’à la corde. D’une voix mielleuse, il a prononcé la formule magique : vingt-trois milliards de dollars d’“accords économiques”. L’annonce claqua comme un coup de canon, destinée à étourdir un peuple épuisé par la vie chère et les coupures d’eau. Vingt-trois milliards ! La somme est répétée, martelée, imprimée comme un nouveau mythe fondateur : l’Algérie triomphe, l’Algérie brille, l’Algérie “dépasse toutes les prévisions”.
Mais à l’ombre des projecteurs, la vérité se glisse comme une ombre mal contenue. Car sur ces vingt-trois milliards, à peine onze milliards correspondraient à de véritables contrats “signés”. Le reste — onze virgule six milliards — n’est qu’un chapelet d’“intentions”, de promesses suspendues au vent, d’accords conditionnels qui s’évaporent déjà dans l’air chaud d’Alger. Et même ces onze milliards, présentés comme butin, ne sont que des lignes sur du papier, sans calendrier, sans garanties, sans usines qui sortent de terre. Personne ne sait si elles verront un jour la lumière ou si elles finiront comme tant d’autres “plans” : jaunis, oubliés, enterrés dans des tiroirs ministériels.
Le décor de cette foire ressemble à une mascarade. On nous parle de “succès retentissant”, de “record historique”. On nous montre cent douze mille visiteurs, dont soixante mille “en présentiel”, le reste derrière des écrans. On transforme la cohue de curieux, de fonctionnaires déplacés en rang serré, d’étudiants attirés par les buffets, en preuve d’attractivité. Mais un salon plein ne remplit pas les étals vides des marchés, ne remédie pas aux hôpitaux dépourvus de médicaments, n’empêche pas les pannes d’électricité qui plongent les quartiers dans l’obscurité.
Et voilà qu’Ahmed Attaf, dans le même souffle, après avoir vendu ses chimères africaines, se tourne vers l’Europe. Il salue le partenariat algéro-italien, le qualifie d’« excellent », de « dynamique », et invite sans vergogne « les pays de l’Afrique à privilégier l’Italie » comme partenaire. Quelle ironie sinistre ! On prétend célébrer “l’Afrique qui investit en Afrique”, et l’on appelle déjà à plier l’avenir continental sous la tutelle d’une puissance européenne. On proclame l’indépendance et l’intégration Sud-Sud, et l’on ouvre en grand les vannes du gaz pour alimenter les usines de Lombardie. On parle d’“hydrogène vert”, de “fibre optique”, mais derrière ces mots scintillants se cache une réalité nue : l’Algérie reste un appendice énergétique de l’Europe, fournisseur docile d’un “pays ami” qui, hier encore, participait à la curée coloniale.
Car la vérité économique est implacable. En 2023, les exportations hors hydrocarbures de l’Algérie n’ont pas dépassé 5,1 milliards de dollars, selon la Banque mondiale. Cela représente à peine 7 % du total des exportations, quand 93 % des recettes extérieures demeurent accrochées au pétrole et au gaz. Et encore : ces cinq milliards sont faits d’engrais azotés, de dérivés de l’ammoniac, de ciment, de clinker, de fer brut, de dattes — bref, de matières brutes ou semi-transformées. Rien de comparable à une industrie diversifiée, rien qui ne porte en lui la valeur ajoutée, l’innovation, la technologie.
Pire encore : en 2024, ce maigre acquis s’est effondré. Les exportations hors hydrocarbures ont chuté de 24 %, laminées par la baisse des prix mondiaux et la fragilité des filières. Voilà donc le socle réel : une économie greffée sur le tuyau du gaz, vulnérable au moindre soubresaut des marchés. Quand le baril grimpe, la caste parade. Quand il s’effondre, elle s’endette. Et les réserves de change, naguère florissantes à plus de 200 milliards de dollars en 2014, plafonnent aujourd’hui autour de 60 milliards — une maigre épargne pour un pays de quarante-cinq millions d’âmes.
Quant aux importations, elles demeurent un gouffre. Chaque année, l’Algérie engloutit plus de 45 milliards de dollars pour nourrir et équiper sa population. Le pays importe son blé, ses médicaments, ses voitures, jusqu’à ses pommes de terre en cas de sécheresse. La dépendance est structurelle. Le déficit budgétaire, malgré le sursaut temporaire des recettes pétrolières après la guerre en Ukraine, s’élargit à nouveau. La dette extérieure, que le régime avait fièrement réduite à moins de 4 milliards au début des années 2000, a dépassé 9 milliards de dollars en 2024.
Et pendant ce temps, la caste jubile, enchaînant les superlatifs, multipliant les proclamations. On parle de “dynamique”, de “mutuel bénéfice”, comme si les pipelines qui gorgent l’Italie de gaz naturel pouvaient effacer les coupures d’eau à Tizi-Ouzou, les pénuries de lait à Tamanrasset, le chômage endémique des jeunes à Oran. Le véritable produit d’exportation de l’Algérie n’est pas le clinker, ni même le gaz : ce sont ses enfants. Chaque semaine, des barques de fortune quittent Mostaganem, Annaba, Skikda. Chaque semaine, des adolescents, désespérés, affrontent les vagues pour rejoindre l’autre rive. Chaque semaine, des corps sans vie viennent s’échouer sur les plages de Sardaigne ou d’Almería. Voilà le seul commerce véritable : celui des vies sacrifiées, celui d’une jeunesse transformée en marchandise tragique de la misère.
Alors, que reste-t-il de ces vingt-trois milliards ? Une bulle. Une vapeur de chiffres gonflée pour la consommation des foules, un mirage destiné à masquer la nudité du pays. La réalité est celle-ci : l’Algérie n’a pas décroché vingt-trois milliards, elle s’est enchaînée à de nouvelles promesses, incertaines, hypothétiques, improbables. Et, comble de l’humiliation, c’est au nom de l’Afrique qu’on appelle déjà les nations sœurs à suivre l’Italie, à se placer dans son sillage, à répéter la vassalité économique sous couvert de “coopération”.
Le mensonge, répétons-le, n’est plus une simple comédie : il est devenu une méthode de gouvernement. Il n’informe pas, il anesthésie. Il n’éclaire pas, il aveugle. Il ne sert pas la nation, il la trahit. Car travestir des promesses en victoires, c’est insulter ceux qui vivent la réalité de l’effondrement ; c’est ériger la dépendance en fierté ; c’est sceller la faillite sous un vernis d’“africanité” et de “succès”.
Un jour viendra où ce décor de carton-pâte s’effondrera. Les milliards fictifs se dissoudront comme du sel dans l’eau. Alors il ne restera plus que la vérité nue : une économie exsangue, une jeunesse en fuite, un peuple trompé. Et l’histoire jugera sans indulgence ceux qui, pendant que le pays s’enfonçait dans la nuit, ont préféré brandir des chiffres fantômes et l’étendard italien plutôt que de rendre au peuple sa dignité.
Khaled Boulaziz