Makri et Greta ensemble pour Gaza, les veines ouvertes de l’humanité

18 septembre 2025

Abderrazak Makri, médecin devenu figure de l’islam politique algérien, n’a jamais cessé de naviguer entre deux rives : celle du parti et celle de la rue, entre la parole mesurée des cénacles institutionnels et le cri étouffé de populations humiliées. Longtemps président du Mouvement de la société pour la paix, héritier d’une tradition conservative, il avait appris à doser ses mots, à ménager le pouvoir algérien tout en gardant, par bribes, un langage de résistance. Homme des compromis, parfois prisonnier des équilibres internes, Makri n’était pas de ceux que l’on imagine monter à bord d’un navire défiant l’ordre mondial. Et pourtant, le voilà, silhouette discrète, sur le pont d’un bateau parti de Méditerranée, au milieu d’autres militants, les yeux fixés vers Gaza, comme si toute une vie de prudence institutionnelle se brisait soudain sur les vagues.

À l’opposé de cette trajectoire, Greta Thunberg, enfant du Nord, née en 2003 à Stockholm, s’était imposée à quinze ans comme la conscience climatique du monde. Ses « Fridays for Future » avaient fait descendre des millions de jeunes dans les rues, de New York à Manille. Elle incarnait une génération qui exigeait des comptes à des gouvernements incapables de protéger la planète. Érigée en icône par certains, ridiculisée par d’autres, Greta avait ce visage candide et implacable, cette voix qui, dans les enceintes onusiennes, fustigeait les élites avec son fameux « How dare you? ». Tout semblait la destiner à rester l’égérie d’un combat climatique global, non à s’embarquer sur un navire assiégé par la menace militaire israélienne. Et pourtant, elle aussi s’y trouve, silhouette frêle, mais ferme, avec son énergie de témoin intransigeant.

Deux destins qui n’avaient aucune raison de se croiser : un politicien islamiste algérien, lesté de compromis, et une adolescente suédoise devenue star planétaire de l’écologie. Deux univers sans ponts apparents, sinon celui de Gaza. Car c’est Gaza qui, aujourd’hui, agit comme une aimantation des consciences. Gaza, les veines ouvertes de l’humanité, là où l’enfance est déchiquetée par les bombes, où la faim devient arme de guerre, où le siège transforme chaque goutte d’eau, chaque grain de blé, en enjeu de survie. Gaza, qui rappelle au monde qu’aucune lutte — ni celle du climat, ni celle de la dignité politique — n’a de sens si l’on détourne le regard face au génocide.

La flottille Sumud, partie de ports méditerranéens avec pour mission de briser le blocus, n’est pas seulement une opération maritime. C’est une parabole. Dans les cales, un peu de nourriture, de médicaments, des fournitures médicales, mais surtout une immense charge symbolique : dire que le blocus n’est pas une fatalité, que les murs peuvent être défiés, que l’eau peut redevenir passage plutôt qu’enfermement. Sur ce pont, Makri et Greta deviennent, malgré eux, les visages d’un même refus. Il ne s’agit plus de climat ou d’islam politique, mais d’un peuple affamé, bombardé, retranché derrière des barbelés maritimes.

Leur présence commune n’est pas un hasard opportuniste, mais une nécessité historique : la reconnaissance que Gaza incarne désormais le cœur battant de la conscience universelle. Que l’ignorer, c’est accepter que le monde bascule dans une barbarie normalisée. Makri, en embarquant, sort de la zone confortable du discours partisan. Greta, en prêtant son nom, élargit la portée de son combat écologique à celui de la survie humaine brute. L’un et l’autre, figures publiques aux langages distincts, se rejoignent dans une cause unique : témoigner que l’humanité se déchire elle-même dans ce petit territoire assiégé.

Et c’est là le caractère transcendant de cette action. Elle dépasse les étiquettes, efface les frontières idéologiques. Dans les mêmes cabines étroites, se côtoient syndicalistes, prêtres, médecins, étudiants, militants écologistes, imams et rabbins antisionistes. Tous savent qu’ils seront peut-être interceptés, que leurs bateaux seront arraisonnés par une marine israélienne implacable. Mais tous savent aussi qu’une fois filmés, photographiés, relayés, ils ouvriront une brèche dans le silence complice. Car l’essentiel est de montrer au monde que des êtres venus de continents différents ont choisi de risquer l’affrontement pour dire « assez ».

Ce n’est pas une illusion romantique. C’est une résistance symbolique face à ce que tu appelles, avec justesse, la cabale génocidaire sioniste. Un génocide qui ne se cache même plus, documenté par des chiffres accablants : dizaines de milliers de morts, majorité de femmes et d’enfants, famine organisée, bombardements d’hôpitaux. Un génocide toléré par les chancelleries, couvert par des médias intimidés, banalisé par un Occident qui se prétend civilisé. Face à cette lâcheté universelle, le simple fait qu’un navire avance vers Gaza, qu’il soit stoppé ou pas, devient un acte de dévoilement.

Makri et Greta n’auraient jamais dû se rencontrer. Et pourtant, Gaza les a réunis, comme elle réunit tant de consciences. Leur présence commune dit que l’humanité, malgré ses fractures, n’a pas totalement renoncé à elle-même. Que l’enfant suédoise et le politicien algérien peuvent se tenir côte à côte quand l’urgence est absolue. Que Gaza, territoire martyrisé, est devenu l’étendard d’un monde qui refuse l’effacement moral. Les veines ouvertes de l’humanité coulent en Palestine, et chaque goutte de sang y appelle à une solidarité transcendante.

Dans les eaux sombres de la Méditerranée, la flottille Sumud ne transporte pas seulement des vivres, mais la mémoire d’un monde qui ne veut pas mourir de son indifférence. Makri et Greta, chacun avec son histoire, chacun avec ses contradictions, en sont les témoins. Car Gaza, aujourd’hui, est plus qu’un lieu : c’est l’épreuve ultime de la dignité humaine.

Khaled Boulaziz