Je crie, oui, je crie, parce que les morts ont le souffle coupé et qu’aucune caméra ne leur rend la voix. J’écris avec la poussière des immeubles pulvérisés sur la langue, avec la suie des hôpitaux brûlés, avec le sel des larmes qui ravinent les joues des mères. Ce qui se déroule en Palestine n’est pas une querelle d’égal à égal : c’est une guerre génocidaire, une entreprise d’écrasement méthodique menée par l’entité sioniste contre un peuple pris au piège, filmée en direct, comptabilisée en chiffres froids, digérée par des bulletins d’informations qui mâchent le sang en statistique.
Et l’Occident, qui se prétend gardien d’un universel de droits et de dignité, joue l’orchestre sur le pont d’un Titanic moral. Les chancelleries bafouillent, les plateaux télé glosent, les capitales s’illuminent aux couleurs du conformisme, tandis que l’industrie de l’armement se frotte les mains et que des cabinets de lobbying graissent la mécanique de l’acceptation. Quand les bombes labourent Gaza, ce ne sont pas des bavures : ce sont les fruits mûrs d’une impunité cultivée, d’un prêt-à-penser colonial emballé dans le papier glacé des « valeurs » occidentales. La lâcheté s’appelle « complexité », la complicité s’appelle « réalisme », l’abandon s’appelle « équilibre ».
On m’objecte la nuance, l’équidistance, la prudence des mots feutrés. Mais je ne vois qu’un plateau : d’un côté, des familles atomisées, des enfants opérés à la lampe de poche, des écoles soulevées comme des feuilles mortes ; de l’autre, des ministres vernis, des ambassadeurs compassés, des chroniqueurs qui pesent les cadavres avec des pinces fines pour ne jamais laisser tomber le mot qui fâche. On dit « conflit » pour éviter de dire colonisation ; on dit « échange de tirs » pour taire l’asymétrie de la force ; on dit « trêve humanitaire » comme on jette un dépliant sur un brasier.
Il est si commode de traiter de fatalité ce que l’on orchestre. Les mêmes gouvernements qui brandissent chartes, conventions et valeurs immarcescibles opposent au droit des peuples une procession de « oui, mais », de « pas maintenant », de « ne compliquons pas les choses ». Des universités étouffent les voix dissidentes ; des entreprises débranchent les campagnes caritatives ; des municipalités interdisent les veillées silencieuses au nom d’un ordre public qui n’a rien su ordonner, sinon le silence. Ce qui devait protéger l’humain se mue en bouclier rhétorique pour l’inhumain.
Qu’on ne m’accuse pas de haine : je vise des systèmes, des doctrines, des chaînes de commandement ; la mécanique graisseuse d’une machine de guerre qui broie d’abord la vérité, puis les vivants. Je refuse la confusion délibérée entre critique d’un État et haine d’un peuple. Je refuse aussi la sentimentalité laveuse de crimes, cette compassion tiède qui prétend pleurer toutes les victimes pour ne jamais nommer les responsables. La langue, ici, doit redevenir scalpel : ce qui est en cours, c’est une destruction organisée, rationalisée, administrée, et ceux qui possèdent les moyens de l’arrêter ont choisi la démission majuscule.
La dégénérescence n’est pas seulement militaire, elle est civilisationnelle. Nous avons troqué l’exigence pour le confort, la fraternité pour le crédit, la parole pour la publicité. Les vitrines brillent comme des autels, les influenceurs jouent aux prêtres d’une religion du vide, et les foules se confessent à des algorithmes qui les consolent à coups de playlists. On s’offre des extases low-cost : un but, un concert, un vendredi de livraison express. Au matin, l’âme reste en jachère. La tristesse contemporaine a le sourire blanc des publicités et l’indifférence polie des halls d’aéroport.
Pendant ce temps, des visages minuscules s’éteignent sur des écrans géants. Des veilleurs qui recueillent les noms sont traités d’extrémistes, des médecins sont bombardés, des reporters visés, des enseignants sanctionnés pour avoir prononcé le mot interdit : justice. La chaîne de fabrication du consentement tourne, bien huilée : contrats, éléments de langage, éditoriaux, influenceurs, cénacles feutrés. À chaque maillon, une goutte de sang sèche, change de couleur, devient pourcentage, tendance, courbe ascendante. Les larmes des mères deviennent « coûts collatéraux », et la honte se camoufle en « dilemme sécuritaire ».
Je ne demande pas des larmes : je réclame des actes. Pas la charité des selfies, mais la justice des embargos, des sanctions, des mandats, des procédures. Je réclame des ports fermés aux cargaisons meurtrières, des banques qui disent non aux financements complices, des universités qui rompent les connivences de façade, des médias qui cessent de truquer la balance lexicale. Je demande que l’Europe, si fière de ses bibliothèques, ouvre enfin les bons livres : ceux où les mots dignité, indivisibilité de l’humain, responsabilité, ne sont pas des accessoires de plateau, mais des obligations concrètes.
On me dira que c’est trop tard. Il n’est jamais trop tard pour cesser de tuer, jamais trop tard pour empêcher une bombe de tomber, jamais trop tard pour rompre un contrat toxique, pour voter une interdiction claire, pour accueillir un enfant mutilé. L’histoire n’est pas un fleuve muet : elle change de lit quand on creuse la berge. Si l’Occident a encore la moindre prétention à l’honneur, qu’il la prouve autrement qu’en vendant des larmes en édition limitée. Qu’il substitue enfin le droit à la force, le courage à la posture, l’action à la liturgie.
Que chacun se regarde dans la glace — gouvernement, éditorialiste, prélat, chef d’entreprise, starlette morale — et pose la seule question qui ne trompe jamais : qu’aurais-je voulu qu’on fasse si mon enfant dormait ce soir sous les drones ? La réponse, je la connais : tout, absolument tout, sauf se taire. Alors, parlons, mais surtout agissons : cessez-le-feu immédiat, levée du siège, protection internationale, justice pénale, accès à l’asile, reconstruction sous contrôle de mains propres. Qu’on rende à la vie le droit de recommencer, et à la mémoire le droit de compter autrement que par tombes.
Je crie, oui, je crie encore. Non par goût du vacarme, mais parce que le silence tue à bas bruit. Et je prie : que la paix, austère et exacte, l’emporte sur les liturgies cannibales de la haine ; que la miséricorde, qui ne signe jamais de contrats d’armement, recouse ce que la guerre a déchiré ; que nos sociétés, ivres d’elles-mêmes, retrouvent la sobriété de l’essentiel. Le reste n’est que spectacle, et le spectacle est une torche posée sur un baril. Éteignons-la avant qu’elle n’embrase tout, et que nos enfants, debout dans la fumée, nous demandent : où étiez-vous, quand l’humanité tombait ?
Khaled Boulaziz