Ernest Hemingway s’est rêvé comme l’écrivain des grands espaces, des guerres justes, des toréadors solitaires et des buveurs de vin rouge. Lorsqu’il posa ses valises en Espagne, il trouva immédiatement un décor à sa mesure : des villages accrochés aux collines, des hommes qui savaient se taire et mourir, une arène poussiéreuse où se rejouait le face-à-face millénaire de l’homme et de la bête. Il y vit une patrie d’adoption, une vérité plus nue que celle de son Amérique trop bruyante. Il aima l’Espagne avec la ferveur d’un converti. Mais, comme tous les convertis, il en serra l’image, la rétrécit, la simplifia jusqu’à en faire un mythe sec.
Car l’Espagne qu’il a chantée n’est pas toute l’Espagne. C’est une Espagne mutilée, amputée de son héritage mozarabe, juif et musulman. Dans Mort dans l’après-midi (1932), sa grande célébration de la tauromachie, l’Espagne se réduit à la corrida, au sang qui s’épanche sur le sable, à l’odeur âcre des taureaux, aux gestes du matador. Rien des jardins suspendus de l’Alhambra, rien des voûtes de Cordoue, rien des poèmes soufis d’Ibn Arabi qui chantaient pourtant, depuis des siècles, l’extase et la beauté. Hemingway a choisi son Espagne comme on choisit un champ de bataille : viril, cruel, dramatique, sans place pour la nuance.
La guerre comme théâtre, le silence comme décor
Dans Pour qui sonne le glas (1940), roman situé pendant la guerre civile, Hemingway continue de fixer son Espagne : un pays où la dignité se mesure à la capacité de mourir. Les montagnes de Castille, les paysans rudes, les guérilleros qui acceptent la mort comme un destin inévitable. Tout cela respire la vérité d’un peuple pris dans une tragédie. Mais ici encore, l’Espagne est figée dans un seul rôle : celui de décor pour l’épopée du sacrifice. Les voix multiples, les héritages croisés, les siècles d’histoire mêlée se taisent. Hemingway n’entend que le fusil, le pas lourd, le silence pesant.
Ce silence, il l’érige en essence espagnole. Les hommes se taisent parce qu’ils savent. Ils boivent lentement, ils ne discutent pas. Le mutisme est pour lui une vertu, une grandeur. Mais dans ce silence magnifié, il ne voit pas l’autre silence : celui que l’Espagne officielle avait imposé à sa propre mémoire. Le silence sur huit siècles de civilisation arabe, sur l’expulsion des musulmans en 1492, sur l’Inquisition. Hemingway absorbe cette Espagne catholique et guerrière comme si elle était la seule, la vraie. En cela, il épouse le nationalisme castillan sans le questionner.
Tauromachie : liturgie ou aveuglement ?
Mort dans l’après-midi est peut-être son texte le plus révélateur. Hemingway y célèbre la corrida comme une métaphore de la vie et de la mort. Pour lui, tout est là : le courage de l’homme qui affronte la bête, la possibilité d’une chute, la beauté d’un geste parfait arraché à l’horreur. Il parle de la corrida avec la gravité d’un théologien. Mais cette liturgie qu’il décrit est une Espagne réduite à son sang.
Qu’aurait-il écrit s’il avait pris le temps de lire Ibn Hazm, le poète andalou du XIᵉ siècle, qui voyait dans l’amour une science et une éthique ? Qu’aurait-il pensé des traités d’Averroès, qui, depuis Cordoue, éclairait l’Europe chrétienne sur Aristote ? Hemingway préféra l’épée à la plume, la muleta au manuscrit. Dans son Espagne, le sang coule, mais l’encre se tait.
L’Espagne qu’il efface
Ce n’est pas un hasard. Hemingway arrive en Espagne dans les années 1920-1930, quand l’idéologie dominante cherche à forger une identité nationale compacte, catholique, castillane. L’Andalousie musulmane est perçue comme une étrangeté, une parenthèse. Franco fera de cette amnésie une politique officielle. Hemingway, lui, s’y conforme d’instinct. Non pas par calcul, mais par goût : il cherche une Espagne tragique et virile, il la trouve, il l’élève en mythe.
Mais c’est un mythe pauvre. Car l’Espagne ne fut jamais seulement castillane. Elle fut aussi tolédane, cordouane, sévillane, grenadine. Elle fut ce mélange improbable de cultures qui inventa l’architecture des patios, l’art des mosaïques, les sciences médicales et astronomiques que l’Europe médiévale lui emprunta. Hemingway n’a pas voulu voir cela. Son Espagne est une Espagne de pierre et de sang, pas une Espagne de lumière et de savoir.
L’amour comme réduction
Il faut être cruel pour le dire : l’amour qu’Hemingway porta à l’Espagne fut un amour appauvri. Il aima une Espagne guerrière parce qu’elle reflétait ses propres obsessions : la virilité, la mort, le courage. Il ne pouvait pas aimer une Espagne subtile, savante, métisse. Cela n’entrait pas dans son cadre. Ainsi, son amour fut un aveuglement.
Il croyait célébrer l’essence espagnole. En réalité, il célébrait une Espagne partielle, conforme à ses fantasmes. Un étranger amoureux, oui, mais amoureux d’une silhouette incomplète, d’un masque. Son Espagne était celle de Goya lorsqu’il peignait les exécutions, celle de Franco lorsqu’il réduisait la pluralité nationale à un seul drapeau.
Le mythe et ses conséquences
Et pourtant, ce mythe a triomphé. Car Hemingway a exporté son Espagne dans le monde anglophone. Pour des millions de lecteurs, l’Espagne c’est Pour qui sonne le glas, c’est Mort dans l’après-midi. C’est la corrida, le vin rouge, le paysan mutique. Ce cliché s’est imposé, nourri par la puissance de son style, par la force de sa prose sèche et tendue. Mais ce cliché a aussi contribué à effacer le reste.
Il est fascinant de constater que l’Espagne de Hemingway correspond exactement à l’Espagne que le franquisme voulait donner en vitrine : une Espagne uniforme, catholique, fière de ses toreros et de ses soldats, et muette sur son passé maure. Par amour, Hemingway a renforcé un oubli. Par passion, il a cautionné une amnésie.
Un amour mutilant
Il ne s’agit pas de nier la beauté de ses pages. Hemingway a écrit l’Espagne comme personne. Ses phrases sèches, son regard cru, sa capacité à saisir le poids du silence, tout cela demeure inégalé. Mais il faut dire que cet amour fut aussi une mutilation. L’Espagne, qu’il a immortalisée, est incomplète, déformée, privée de son héritage le plus riche.
Ainsi, son Espagne n’est pas l’Espagne. C’est une Espagne de larmes et de sang, de gestes héroïques et de morts inutiles. Une Espagne où l’on boit, où l’on se bat, où l’on meurt. Mais pas l’Espagne des bibliothèques d’Al-Andalus, des poètes musulmans, des jardins d’eau et de pierre. Hemingway, l’homme du sang et du soleil, a superbement ignoré cette part.
L’aveuglement n’enlève rien à la force de ses textes, mais il doit être dit. Car un amour aveugle n’est pas un hommage, c’est une trahison. Hemingway a trahi l’Espagne en la réduisant à ce qu’il pouvait aimer, et en refusant de voir ce qui aurait pu le dépasser. Voilà le paradoxe : aucun étranger n’a su écrire l’Espagne avec autant de force, mais aucun étranger n’aura contribué autant à figer son image dans une caricature mutilée.
Khaled Boulaziz

