L’histoire officielle aime les commémorations muettes, les cérémonies compassées où l’on dépose des gerbes pour mieux ensevelir la vérité. Mais chaque fois que l’on gratte la surface, la plaie des années 1990 suppure encore. Ces « années noires » n’ont pas seulement fauché des vies dans les villages, elles ont ouvert un gouffre par où se sont engouffrés des milliards, aspirés par les banques locales et par les antennes complaisantes des établissements étrangers. La guerre civile a été pour certains un deuil sans fin, et pour d’autres un festin obscène.
L’affaire révélée ce 11 septembre 2025, celle du duo improbable composé d’un ressortissant turc et de son complice algérien, est une nouvelle pierre dans ce tombeau de la mémoire. Deux hommes, des sociétés-écrans en carton-pâte, des signatures falsifiées, et voilà que 200 millions d’euros s’évaporent en toute quiétude des coffres de quatre banques opérant à Alger : Société Générale Algérie, Bank of Baraka, Gulf Bank… autant de noms prestigieux qui aiment à se draper de rigueur helvétique, mais qui s’avèrent être des passoires consentantes. Le verdict est tombé : cinq ans pour l’un, trois ans pour l’autre, comme si la justice avait besoin de deux figurants pour rassurer l’opinion publique et maquiller l’ampleur du désastre.
Car la vérité dérange. Qui peut croire que deux compères, l’un fraîchement débarqué d’Anatolie, aient pu, à eux seuls, rouler dans la farine des banques internationales implantées à Alger ? Qui peut feindre d’ignorer que derrière ces avatars de l’escroquerie se cachent des parrains plus puissants, ces généraux reconvertis en actionnaires occultes, ces oligarques adoubés par le système, ces diplomates « compétents » qui, hier comme aujourd’hui, se prosternent devant les émissaires de Washington et de Paris ? Le butin de cette dernière affaire n’est qu’un écho des fonds engloutis dans les années 1990, lorsque la soif de devises étrangla le pays plus sûrement que les balles.
Il faut se souvenir. Pendant que les Algériens comptaient leurs morts et enterraient leurs martyrs, Alger ouvrait ses coffres à tous les vents. Khalifa Bank se pavanait, exhibant ses avions et ses stades, jusqu’à ce que le château de cartes s’effondre, emportant avec lui l’épargne d’une génération. À la faveur de la guerre, sous le couvert d’une loi bancale — la fameuse loi 90-10 sur la monnaie et le crédit — des « investisseurs » du Golfe, de Jordanie, du Liban, mais aussi des géants européens comme BNP Paribas et Société Générale sont venus planter leurs drapeaux sur notre sol. Comme des croisés en costume-cravate, ils ont transformé le besoin vital de liquidité en une rente coloniale nouvelle manière. On ne complote pas forcément à huis clos quand l’architecture elle-même est viciée.
Trente ans plus tard, le décor a changé mais la pièce reste la même. On prononce de grands discours sur la transparence, on organise des procès publics pour deux lampistes, mais les véritables réseaux de prédation demeurent intacts. La guerre a cessé, mais la rapine continue, couverte par des institutions vidées de leur sens. La Banque d’Algérie supervise comme un aveugle scrute l’horizon : les flux financiers passent sous son nez, vers Genève, Paris, Dubaï, sans que personne ne s’en émeuve. Et lorsqu’un scandale éclate, on feint la surprise, comme si le système ne l’avait pas secrété de lui-même.
Ce théâtre de l’absurde prend parfois des allures de tragédie grecque. Voyez le Premier ministre Aïmene Benabderrahmane : remercié avec les honneurs pour avoir osé toucher aux privilèges d’un général trop choyé. L’homme tombe, mais les fondations de la caste militaire restent intactes. C’est la même mécanique qu’au temps de la décennie noire : détourner pendant que le peuple se tait ou s’enfuit. Car pendant que les millions s’envolent, nos jeunes s’embarquent clandestinement vers l’autre rive, préférant les vagues à la stagnation, l’exil à l’asphyxie.
Faut-il alors encore parler de « scandales » isolés ? Ou bien reconnaître que nous vivons sous une dictature financière masquée derrière des uniformes et des bilans ? Le drame n’est pas tant l’arrestation de deux escrocs que la mise sous tutelle d’un pays tout entier par ceux qui prétendent le protéger. Les banques deviennent des nécropoles où repose l’argent du sang, où les devises s’accumulent comme des crânes blanchis.
Voilà l’héritage des années 1990 : un régime qui a appris à transformer la violence en rente, la douleur en profit, l’exil en soupape. Aujourd’hui, en 2025, il ne cache même plus sa dépendance. ExxonMobil et Chevron s’installent au Sahara pour aspirer le gaz de schiste, mettant en péril les nappes fossiles de l’Albien, cet océan souterrain vieux de millions d’années, réservoir de vie pour les générations futures. Comme hier, le pouvoir vend le sol et l’âme du pays pour acheter un répit, pour prolonger son agonie par quelques années de devises.
Et nous ? Nous regardons. Nous comptons les milliards disparus comme nos parents comptaient les cercueils. Nous voyons les murs des palais se couvrir d’or, tandis que nos cités s’effritent et que nos enfants rêvent de pateras. On nous raconte des histoires d’espions et de « Turcs sans papiers » pour occuper nos colères, mais nous savons. Nous savons que derrière chaque virement frauduleux, derrière chaque banque complaisante, derrière chaque loi sur les mines ou le gaz, se profile la main lourde de ceux qui tiennent le pays en otage depuis soixante ans.
Le scandale des 200 millions n’est pas une anomalie : c’est la règle. Comme le fut la débâcle du système bancaire au cœur de la décennie noire, où les banques naissaient et s’évaporaient avec la bénédiction tacite des puissants. Comme l’est aujourd’hui la cession programmée de nos sous-sols à des intérêts étrangers, alors qu’on fait taire ceux qui réclament une République digne, souveraine, débarrassée des prédateurs.
À force de maquiller les comptes, de falsifier les signatures et de désigner de faux coupables, le régime croit pouvoir éternellement se maintenir. Mais le sang des années 1990 n’a pas séché. Il circule encore, invisible, dans les canaux secrets de l’argent volé. Il alimente des fortunes privées, il graisse des armes, il nourrit une oligarchie qui a remplacé le colon par un uniforme. Et pendant que les uns paradent dans les salons dorés, d’autres se noient dans la Méditerranée ou se consument dans l’attente.
La question n’est donc pas de savoir qui a falsifié quel chèque, mais de comprendre pourquoi, trois décennies après la grande nuit, nous en sommes toujours là. Pourquoi les « avoirs du sang » continuent de dormir, à l’abri des lois, dans des banques complices. Pourquoi les jugements sont si cléments avec les complices et si cruels avec les pauvres. Pourquoi chaque crise est l’occasion d’un nouveau pillage.
L’Algérie ne manque pas d’argent. Elle manque de justice. Elle ne manque pas de ressources. Elle manque de gardiens dignes de ce nom. Tant que le pays sera administré comme une caserne et pillé comme un coffre-fort sans serrure, les adolescents continueront de se jeter à la mer pour chercher ailleurs ce que leur terre natale leur refuse. Et chaque 11 septembre, chaque commémoration, chaque scandale banquier ne sera qu’un rappel cruel : le sang de la guerre civile n’a pas cessé de couler, il irrigue les comptes secrets de ceux qui se croient éternels.
Khaled Boulaziz
