L’école devrait être un sanctuaire du savoir, un lieu où l’enfant apprend à questionner, à rêver, à bâtir un monde ouvert. Mais en Israël, elle est devenue une caserne, un arsenal de propagande, une fabrique d’ombres où l’esprit des élèves est trempé comme de l’acier dans la haine et la peur. Ici, le tableau noir n’est pas une fenêtre sur l’universel, mais un mur où l’on grave, jour après jour, les dogmes d’un nationalisme armé. Le manuel n’y est pas livre, mais cartouche idéologique ; la leçon n’y est pas apprentissage, mais serment de fidélité à un récit exclusif, implacable, saturé de violence.
Dès l’enfance, on prépare l’élève non à vivre, mais à combattre. Des soldats en uniforme franchissent les seuils des classes pour réciter leurs épopées, offrir leur chair comme modèle, incarner la promesse d’un avenir où chaque citoyen est un conscrit. Les murs des écoles se couvrent de photos de guerres, de généraux souriants, de drapeaux trempés dans le sang. L’histoire n’y est qu’une procession de batailles ; la littérature, une répétition de slogans ; la géographie, une carte mutilée où l’« autre » n’existe pas. Et lorsque la tragédie s’invite, comme à Deir Yassin, elle est retournée, inversée, blanchie : le massacre devient outil, l’exode devient solution, la douleur devient victoire. Ainsi l’enfant apprend que le meurtre est fécond, que l’expulsion est hygiène, que l’effacement est nécessité.
Trois piliers soutiennent cette cathédrale de l’endoctrinement. Premier pilier : le monde entier est un ennemi, un théâtre permanent d’antisémitisme, où l’histoire n’est qu’une suite d’embuscades contre le peuple élu. Second pilier : l’extermination guette toujours, tapie derrière la porte, prête à ressurgir si l’État baisse la garde. Troisième pilier : la majorité juive est un totem sacré, une ligne de feu qui justifie toutes les purges, tous les nettoyages, tous les exodes. Ce triptyque d’obsessions imprime les consciences comme une marque au fer rouge, transformant chaque élève en soldat idéologique avant même qu’il ne porte l’uniforme.
Les Palestiniens n’existent pas dans ce théâtre, ou plutôt ils existent comme spectres maudits. Dans les livres, ils sont « primitifs », « sales », caricatures grotesques de paysans ou de bédouins arriérés. Le mot même de « Palestinien » disparaît, remplacé par « Arabe d’Israël », dénomination stérile qui efface l’identité. Les cartes effacent Nazareth, Umm al-Fahm ou tout autre nom arabe, comme si la pierre, la terre, l’olivier pouvaient être effacés par l’encre. Ainsi, l’élève juif achève sa scolarité sans jamais connaître ses voisins, mais déjà pétri de la peur de leur ombre. C’est une pédagogie de la phobie, une leçon d’ignorance érigée en loi d’airain.
Et le racisme ne se limite pas à l’ennemi extérieur. Il se retourne vers l’intérieur, contre les Juifs mizrahi, contre les Éthiopiens, contre tous ceux qui ne portent pas le masque occidental. Dans ces pages, ils sont malades, arriérés, contaminés par la civilisation islamique, bons à « guérir ». L’école coloniale n’épargne personne : elle hiérarchise, divise, broie. Elle reproduit les anciennes castes en habillant le mépris de science et le racisme de pédagogie. Le même manuel qui efface le Palestinien stigmatise aussi l’Oriental, confirmant que le projet n’est pas seulement colonial vers l’extérieur, mais colonial vers l’intérieur.
Et la démocratie, ce mot dont on se pare pour séduire l’Occident, où se niche-t-elle ? Dans les manuels, elle n’est qu’un simulacre, un paravent. On enseigne la « démocratie défensive », c’est-à-dire le droit de tout piétiner pour se protéger. Les checkpoints, les arrestations arbitraires, les lois d’exception sont travestis en expressions de liberté. Mais l’« autre » n’est jamais invité dans ce récit : la démocratie se déploie entre un enfant juif et un camarade français imaginaire, jamais entre un juif et un Palestinien bien réel. L’école prépare non au partage mais au siège, non à la citoyenneté mais à l’apartheid.
Tout est saturé d’obsession mémorielle. L’Holocauste, au lieu d’être une mémoire universelle, devient un outil de peur. Dès la première année, l’élève est exposé à des images atroces, à des récits d’horreur répétés jusqu’à l’hypnose. Puis on le conduit à Auschwitz ou à Treblinka pour lui murmurer : « Voilà ce qui arrivera si nous ne dominons pas. » La mémoire est ici un fouet, non un miroir. Le passé n’est pas une leçon d’humanité, mais une arme pour forger un nationalisme délirant. L’Holocauste ne sert pas à dire « plus jamais ça » pour tous, mais « plus jamais ça » pour nous seuls, quitte à reproduire la logique du bourreau.
Ainsi se dresse un paradoxe monstrueux : l’école, qui devrait être levier d’émancipation, devient une machine de guerre. Les mots, au lieu d’ouvrir, ferment. Les cartes, au lieu d’éclairer, effacent. Les histoires, au lieu d’émouvoir, endurcissent. L’enfant, au lieu de devenir citoyen, devient sentinelle. Chaque page est une tranchée, chaque leçon un bastion, chaque enseignant un officier. L’éducation ne transmet pas, elle enrégimente.
Ce dispositif n’est pas neutre. Il prépare les massacres à venir. Quand Gaza brûle, c’est déjà écrit sur les pages des manuels ; quand les bulldozers écrasent des maisons, c’est déjà légitimé par les cartes qui ne montrent aucune ville arabe ; quand des enfants palestiniens meurent, c’est déjà normalisé par des décennies de textes où ils n’étaient que menaces anonymes. La violence n’est pas une dérive, elle est le produit d’un programme éducatif.
Au lieu de semer des graines de paix, l’école sème du sel sur la terre. Au lieu de produire des citoyens, elle fabrique des geôliers. Au lieu d’ouvrir un horizon, elle érige des murailles. Ce n’est pas une éducation, c’est une militarisation de l’esprit, une industrialisation de la haine, un endoctrinement systématique qui transforme l’élève en rouage d’une forteresse ethnique.
Ainsi se comprend la tragédie : quand l’école devient caserne, la société devient champ de bataille. Et quand l’enfance elle-même est violée par la propagande, alors le futur entier se condamne à la répétition du sang.
Khaled Boulaziz