On atteint le grotesque, le délirant, l’absurde maquillé en stratégie : un pays qui importe son lait, ses médicaments, son blé, ses pneus, son sucre, ses pièces détachées, son savoir-faire et même ses illusions, prétend aujourd’hui devenir le financier providentiel des start-up africaines. L’Algérie, clouée au sol par une économie amorphe et une caste militariste goulue, se rêve mécène numérique, incubateur d’innovations, phare des jeunesses africaines. Ce n’est plus de la politique, c’est du vaudeville mal écrit, du théâtre d’ombres où les acteurs gesticulent sans comprendre que le rideau est déjà tombé.
Comment ne pas éclater de rire – ou de rage – en lisant ces communiqués suintants la propagande, où des « experts » domestiqués alignent des phrases creuses sur la “diversification économique”, “la révolution cognitive”, “l’intelligence artificielle” et “l’hydrogène vert”, alors que les hôpitaux algériens n’ont pas de fil à suturer, que les étudiants fuient par dizaines de milliers, que les diplômés se font chauffeurs clandestins en Europe, et que la jeunesse locale n’a qu’un seul projet concret : brûler ses papiers et traverser la Méditerranée à bord d’un Zodiac percé.
L’Algérie exporterait l’innovation ? Non, elle exporte ses cerveaux, ses bras et son désespoir. L’Algérie financerait les start-up africaines ? Mais elle n’est même pas capable de maintenir en vie une PME nationale sans qu’elle ne s’effondre sous le poids de la bureaucratie parasitaire, des généraux rapaces et de la corruption généralisée. Ce “fonds” n’est rien d’autre qu’une opération cosmétique, une vitrine diplomatique pour flatter l’ego d’un président qui distribue des slogans comme on distribue des cachets de morphine à un mourant.
Et puis, de quel argent parle-t-on ? Celui du pétrole, encore et toujours, qui s’évapore dès que le baril baisse ? Celui de la rente gazière, pompée sans stratégie et livrée à vil prix à l’Europe en échange de compliments hypocrites ? Celui qui manque aux écoles où les enfants étudient dans des classes de 50, aux universités délabrées, aux quartiers sans eau potable, aux routes effondrées ? Voilà le capital que ce régime criminel veut dilapider dans une mascarade africaine, alors même qu’il ne peut pas offrir à ses propres jeunes autre chose qu’un exil forcé ou une survie au rabais.
On nous parle d’“écosystème numérique”, de “20 000 start-up d’ici 2029”. Mais que reste-t-il du tissu productif algérien ? Des usines désossées, des zones industrielles transformées en dépotoirs, des chantiers abandonnés. À la place, un État réduit à un distributeur automatique de slogans : aujourd’hui les start-up, demain l’hydrogène vert, après-demain le métavers. Pendant ce temps, la machine réelle – agriculture, industrie, commerce – tourne à vide, noyée dans les importations massives et les prédations de la caste militariste.
Qu’on ne s’y trompe pas : ce fonds n’est pas destiné à aider l’Afrique, encore moins sa jeunesse. C’est un instrument de propagande, un alibi diplomatique, une façade brillante pour masquer la puanteur intérieure. Comme toujours, le régime cherche à projeter une image de “puissance régionale”, d’“acteur incontournable”, alors qu’il n’est qu’une périphérie soumise, une colonie énergétique mise au service des marchés mondiaux.
Cette fuite en avant n’a qu’une fonction : éviter de parler de la vérité crue. La vérité, c’est que l’Algérie n’a pas d’économie, seulement une rente. Pas de stratégie, seulement des slogans. Pas de futur, seulement une jeunesse sacrifiée. La vérité, c’est que ce régime préfère rêver d’“intégration africaine” plutôt que de réparer les égouts d’Alger ou d’ouvrir des usines dans Oran. La vérité, c’est que l’Algérie se prétend incubateur de start-up alors qu’elle n’est plus qu’un incubateur de désespoir.
Voilà la réalité nue : un État obèse qui se vante d’offrir des capitaux imaginaires, alors qu’il ne peut pas offrir un avenir réel à ses propres enfants. Et pendant que la propagande enfle, la mer, elle, continue d’engloutir les embarcations des jeunes qui fuient ce cimetière à ciel ouvert qu’on appelle “nation”.
Khaled Boulaziz