L’Algérie, en otage : richesses immenses, horizons étouffés

Les chiffres sont implacables. 25 % du PIB algérien proviennent directement du pétrole et du gaz. Plus de 90 % des exportations dépendent de ces hydrocarbures, qui assurent encore 40 % des recettes de l’État. En 2024, le PIB atteignait 267 milliards de dollars, dopé par la manne énergétique, tandis que la croissance restait fragile autour de 3 %. Le pays dispose d’une population de 46,6 millions d’habitants, dont la moitié a moins de trente ans, une ressource démographique considérable. Tout indique qu’un horizon radieux serait possible : réserves colossales d’hydrocarbures, potentiel solaire unique, voisinage immédiat avec l’Europe. Et pourtant, cette abondance est stérilisée. Pourquoi ? Parce qu’une caste militariste confisque l’État, détourne les richesses et transforme le possible en mirage.

Le contraste saute aux yeux : l’Algérie exporte du gaz naturel liquéfié, mais importe encore 3,5 milliards de dollars de produits alimentaires, dont le blé, alors qu’elle dispose de millions d’hectares arables. Elle est le premier fournisseur de gaz de l’Italie, mais importe plus de 2 milliards de dollars de carburants raffinés, faute d’unités locales suffisantes. Elle brasse chaque année plus de 40 milliards de dollars de revenus d’exportations énergétiques, mais son système bancaire est un désert : aucune place financière crédible, aucune capacité de financement pour les entrepreneurs. Voilà l’empreinte de la caste : une économie qui vit sous perfusion, dépendante de la rente, paralysée par la peur d’ouvrir.

Le rapport Global Finance souligne que l’Algérie a pu accumuler des réserves, évaluées à près de 70 milliards de dollars en 2024, grâce à la flambée des prix du gaz. Mais ces coussins financiers ne servent pas à investir dans l’avenir. Ils servent à acheter la paix sociale, arroser les clientèles, et maintenir un appareil d’État obèse où le militaire et le bureaucrate règnent main dans la main. La jeunesse ? Une médiane d’âge de 28,5 ans. Le chômage ? Plus de 15 % officiellement, le double officieusement, et près de 30 % pour les diplômés universitaires. Résultat : la harga, cette fuite éperdue par la mer, devient un projet de vie. Ce n’est pas l’exil de la misère, mais l’exil de l’immobilisme.

On répète que l’Algérie est « stable ». Mais de quelle stabilité parle-t-on ? Celle d’une croissance prisonnière des cours mondiaux, où une chute de 10 dollars du baril suffit à déséquilibrer le budget. Celle d’un pays sans dette extérieure massive – moins de 2 % du PIB –, mais sans dynamisme interne. Celle d’une société condamnée à importer ce qu’elle consomme : en 2024, les importations dépassaient 42 milliards de dollars, couvrant tout, du blé aux médicaments. La stabilité du tombeau, en somme : silence politique, inertie économique, fuite des cerveaux.

Le système bancaire illustre ce blocage : plus de 85 % des actifs sont contrôlés par des banques publiques inféodées à l’État, incapables de financer des start-ups ou des projets innovants. La Bourse d’Alger ? Une coquille vide, pesant moins de 0,1 % du PIB, ridicule face à Casablanca ou Le Caire. La caste militariste ne veut pas d’un secteur privé autonome, encore moins d’un capitalisme transparent. Elle veut une économie fermée, contrôlée, où chaque gros contrat passe par ses réseaux. Les investisseurs étrangers le savent : face à l’opacité, aux revirements réglementaires, aux monopoles militaires, ils reculent ou exigent des contreparties exorbitantes.

Et pourtant, l’Algérie pourrait être autre chose. Avec plus de 3 000 heures d’ensoleillement annuel dans le Sahara, elle pourrait devenir la première puissance solaire de la Méditerranée. Avec ses 8,5 millions d’hectares de terres agricoles utilisables, elle pourrait réduire drastiquement ses importations alimentaires. Avec ses côtes de 1 200 km, elle pourrait développer un tourisme qui génère des milliards, à l’image du Maroc ou de la Tunisie. Avec sa jeunesse, elle pourrait devenir un hub technologique régional. Mais tout cela suppose un État qui libère au lieu d’étouffer. Aujourd’hui, l’Algérie n’est pas pauvre, elle est empêchée. Elle n’est pas démunie, elle est confisquée.

La caste militariste se proclame gardienne de l’indépendance nationale. Mais en réalité, elle est l’otage de la rente. Chaque pipeline devient un instrument de chantage : à l’Europe, on vend du gaz contre silence diplomatique ; aux citoyens, on distribue des subventions contre soumission politique. Et tout le reste est étouffé : syndicats domestiqués, opposition neutralisée, médias muselés. La rente paie les loyautés, mais ne construit pas de futur.

Le monde ferme les yeux. L’Union européenne, avide de gaz, tolère la stagnation. Les multinationales se contentent d’alliances opaques avec les clans militaires. Les institutions financières applaudissent une « stabilité macroéconomique » bâtie sur le sable mouvant des hydrocarbures. Mais derrière la façade, le peuple sait : tant que cette caste tient l’économie en otage, l’avenir restera bouché. Le jour où la rente déclinera – et elle déclinera –, le pays se retrouvera nu, exposé, trahi.

La vérité est simple, brutale : l’Algérie n’est pas en crise de ressources, mais en crise de régime. Ce n’est pas la géologie qui manque, mais la volonté politique. Ce n’est pas la jeunesse qui est incapable, mais le système qui la broie. Tant que la caste militariste s’accroche, les chiffres du Global Finance ne seront que le miroir d’un gâchis : un pays riche en potentiel, ruiné par ceux qui le gouvernent.

Khaled Boulaziz