Indonésie : enchaînée par la dette, bâillonnée par la dictature

Ils n’entrent plus avec des baïonnettes, mais avec des prospectus. L’empire contemporain arrive en costume sombre, brandit des tableurs comme des étendards et parle le dialecte des « conditions ». John Perkins a donné un nom à ces missionnaires de la dépendance : les assassins financiers. Leur évangile est simple : promettre la croissance, prêter pour des mégaprojets, puis convertir la dette en instrument d’obéissance qui n’a plus besoin d’occupation. En Indonésie, le futur est gagé, la promesse est titrisée, et le présent est saigné au rythme des échéances.

Les chiffres ne sont pas des opinions. La dette extérieure de l’Indonésie a atteint environ 433,3 milliards de dollars au T2-2025. Pour cette même année, le service de la dette — intérêts et principal — est estimé autour de 1,35 quadrillion de roupies (≈ 83 Mds $), soit un fardeau qui rogne près de la moitié des dépenses de l’État. Voilà la musique de fond : écoles reportées, hôpitaux sous-dotés, routes promises aux lendemains qui saignent. Dans ce système, la « discipline » budgétaire n’est pas une vertu : c’est une muselière.

Puis vient l’étincelle. L’archipel s’embrase parce que les députés, déjà repus, se sont octroyé des avantages indécents — allocation logement d’environ 50 millions de roupies par mois, soit près de dix fois le salaire minimum de Jakarta — pendant que l’austérité étrille l’éducation, la santé, les infrastructures. La mort d’Affan Kurniawan, 21 ans, percuté par un véhicule blindé de police, a transformé l’indignation en torrent : morts, centaines de blessés, plus de 1 200 arrestations, et disparus signalés, pendant que le pouvoir promet des coupes symboliques dans les privilèges et menace de qualifier des manifestants de « terroristes ».

Les marchés, eux, n’ont pas de mémoire ; ils ont des réflexes. À la première dissonance, ils punissent le patient : la roupie titube vers 16 500 pour un dollar, les actions ploient, les rendements se tendent, et la banque centrale intervient pour « stabiliser ». On baptise cela volatilité, comme si la douleur sociale n’était qu’un vacillement de pixels. En vérité, c’est la traduction financière d’un pays sommé de choisir entre la rue et la notation.

On objectera que « les fondamentaux tiennent ». Les statistiques officielles affichent 5,12 % de croissance au T2-2025, meilleure performance depuis deux ans. Très bien ; mais quelle est la valeur d’un pourcentage quand une part exorbitante du souffle budgétaire paie hier ? La croissance peut fleurir en haut de bilan tandis que la sève est capturée par les coupons : le PIB sourit, la micro-vie s’étiole. Lire un agrégat avec des yeux humains, c’est refuser que le taux de croissance efface le taux d’oxygène social.

Car l’Indonésie ne se heurte pas seulement au cartel cosmopolite des « banksters » — banquiers d’affaires, institutions multilatérales, agences de notation, grands fonds — ; elle affronte aussi sa forteresse intérieure : l’armée. Héritière d’une vocation politique têtue, elle refuse, de facto, un contrôle civil substantiel sur ses dépenses, ses fondations, ses holdings et ses concessions, multipliant les angles morts budgétaires. D’où une double tenaille : à l’extérieur, la dette impose sa cadence ; à l’intérieur, l’appareil sécuritaire verrouille l’issue, et le citoyen paie deux fois — en coupons et en silences. Les protestations de ces jours-ci visent autant l’arrogance des privilèges que l’ombre portée du militaire sur la vie civile.

C’est ici que Perkins redevient prophète. La dette colossale n’est pas une fatalité ; c’est un scénario. D’abord la séduction : mégaprojets « transformatifs », capitales flambant neuves, promesses d’emplois et de prestige. Ensuite les clauses : prêts en devises, hypothèses de croissance empilées comme une tour fragile, « réformes » qui privatisent la décision publique. Enfin l’exécution douce : les agences notent, les investisseurs exigent, la banque centrale rassure, et la démocratie rétrécit pour tenir dans le corset des covenants. On n’a pas besoin de chars quand on a des échéanciers.

Alors, que faire ? D’abord, dire : publier les contrats, exposer les garanties, comptabiliser l’exposition en devises comme on mesure une irradiation, coter le risque social au même rang que le risque de change. Ensuite, reprendre la main : rééquilibrer vers des financements en monnaie locale ; imposer des audits indépendants et contraignants aux mégaprojets ; plafonner l’appétit des concessions ; conditionner chaque prêt public à des études d’impact accessibles et opposables ; limiter l’endettement en devises à la hauteur de revenus réellement en devises. Enfin, repolitiser le budget : le soustraire à la pure liturgie des agences et le ramener dans l’hémicycle des besoins.

Rien de tout cela n’a de sens sans une réforme du pouvoir militaire. L’opacité n’est pas un détail technique : c’est un système nerveux. Tant que l’armée conservera sa citadelle économique — sociétés écrans, régies parallèles, marchés réservés —, la dette trouvera un relais intérieur pour convertir l’argent emprunté en influence, et l’influence en rente. La souveraineté ne se décrète pas ; elle se comptabilise. Le premier acte de souveraineté, c’est la transparence et la redevabilité des casernes devant le Parlement et la Cour des comptes.

L’Indonésie n’est pas un cas isolé ; elle est un miroir. On y voit comment la discipline de la dette minéralise la politique, comment le lexique de la stabilité cache la fragilité, et comment une armée sans comptes à rendre transforme chaque crise en opportunité de contrôle. On y voit aussi une foule qui ne demande pas la lune : seulement que l’argent public serve d’abord les vivants, non les amortissements. C’est peu ; c’est immense.

Bien que l’Algérie n’est pas engluée dans la même nasse extérieure : sa dette externe demeure très faible à l’échelle du PIB — autour de 1,3 % ces dernières années —, reflet d’une doctrine ancienne de méfiance à l’égard de l’endettement international ; plusieurs analyses notent la persistance d’une interdiction de facto de l’emprunt public à l’extérieur. Mais c’est précisément là que la comparaison devient éclairante : l’absence de dette ne libère pas, à elle seule, l’initiative. Sans contrôle civil effectif, une économie peut rester entravée par une autre laisse, domestique celle-là.

Pourquoi ? Parce qu’une autre masse bloque la piste : la caste militariste, ses réseaux, ses prébendes, son réflexe de tutelle. Les déficits récents, l’érosion des recettes d’hydrocarbures et l’effort d’investissement public pourraient être des tremplins ; ils deviennent des chicanes lorsque l’allocation se fait sans débat ni évaluation, et que l’économie reste enfermée dans une matrice de rentes, de quotas et de permissions. La leçon algérienne est limpide : faible dette externe ne signifie ni institutions fortes ni décollage ; sans séparation stricte entre sécurité et économie, sans justice indépendante, sans garanties pour l’entrepreneur non adoubé par un cénacle, la prospérité demeure un slogan.

Pourtant, les bases d’une alternative existent : réserves reconstituées, démographie jeune, potentiel industriel et agricole considérable, géographie ouverte. Il faudrait un contrat clair : budgets lisibles et évalués ; contrôle parlementaire des dépenses sécuritaires ; fin des marchés réservés ; cap sur la diversification par l’amont (énergie, mines) et par l’aval (transformation, logistique), en liant tout avantage à des objectifs vérifiables d’emploi, d’export et de valeur ajoutée locale. L’Algérie n’a pas besoin d’un totem anti-dette : elle a besoin d’un État comptable de ses choix devant ses citoyens.

Dette et dictature : telle est la double figure du piège, ici et là. En Indonésie, la dette structure la dépendance et l’armée en verrouille l’issue. En Algérie, l’absence de dette externe n’a pas desserré l’étau d’une hégémonie militariste qui administre le temps plus qu’elle ne l’ouvre. À Jakarta comme à Alger, la même leçon s’impose : une nation n’est adulte que lorsque ses budgets peuvent être lus par tous et contestés sans peur ; lorsque ses soldats redeviennent des serviteurs, non des actionnaires de la souveraineté.

En attendant, que chacun prenne sa part de courage : dévoiler, réviser, réallouer. Et faire rentrer la politique dans les comptes, au lieu de laisser les comptes faire la politique. L’archipel n’a pas besoin d’un nouveau prêteur ; il a besoin d’un pacte. Le Maghreb n’a pas besoin d’un rempart illusoire ; il a besoin d’un contrôle civil véritable. L’histoire va toujours au plus simple : elle récompense ceux qui rompent les chaînes visibles — et celles que l’on feint de ne pas voir.

Khaled Boulaziz