L’Algérie n’est pas gouvernée : elle est tenue en otage par des indus-occupants de l’appareil étatique, installés par effraction, qui confondent souveraineté et mise sous tutelle d’un peuple. Plus de soixante ans après l’indépendance, ils n’ont pas bâti des capacités, ils ont organisé la dépendance. Le commerce extérieur se résume à l’exportation du brut et à l’importation du reste, jusqu’aux aiguilles. Voilà leur « modèle » : un pays immense réduit à la valise, à la débrouille, au cabas – la contrebande officialisée, la dignité sous cellophane.
La dernière trouvaille administrative expose cette logique par l’absurde. On « formalise » l’importation au cabas : chaque auto-entrepreneur peut importer 1,1 million de dinars par déplacement, deux voyages par mois – soit 43,2 millions de dinars par an en théorie. Mais ce même opérateur est censé rester dans le régime simplifié de l’Impôt forfaitaire unique, plafonné à 5 millions de dinars de chiffre d’affaires annuel. Obéissez au décret, vous franchissez mécaniquement le seuil fiscal ; respectez le seuil, vous contredisez le décret. La loi contre la loi. Le texte réglementaire contre la règle fiscale. La « formalisation » contre la raison.
Pris en flagrant délit de contradiction, le ministère admet le décalage et promet une « mesure spécifique » dans la loi de finances 2026 pour adapter le plafond aux importations miniatures. Traduction : on repousse la cohérence à demain, on entretient l’incertitude aujourd’hui. Pendant des mois encore, celles et ceux qui voudraient se lancer « proprement » resteront suspendus entre deux normes antagonistes, sommés de choisir entre la légalité fiscale et l’obéissance administrative. C’est cela, la politique économique sous occupation interne : tenir la population au bord de l’illégalité pour mieux la garder dans la main.
Qu’on ne s’y trompe pas : cette incohérence n’est pas un accident, c’est une méthode. Les indus-occupants ne construisent pas des filières, ils distribuent des autorisations. Ils n’investissent pas dans des chaînes de valeur, ils arbitrent des rentes. Ils ne cherchent pas des producteurs, ils fabriquent des intermédiaires. Le pays devient une mosaïque de micro-importateurs dociles, alimentant un mécanisme d’aspiration des devises et de redistribution clientéliste. L’obsession n’est pas la compétitivité, mais la docilité : un peuple occupé à porter des valises n’a pas le temps de demander des comptes.
La comparaison internationale claque comme une gifle. Le Maroc exporte des voitures et densifie ses écosystèmes industriels ; la Turquie écoule du manufacturé et réinvestit ; le Vietnam assemble de l’électronique, gravit les échelons et attire des composants. Ces pays ne sont parfaits en rien, mais ils ont un cap, des usines, des contrats, des ports qui tournent, des procédures qui résistent aux humeurs. Ici, on encense la « formalisation » du cabas – c’est-à-dire l’institutionnalisation d’un pis-aller. Là où d’autres font entrer des conteneurs de pièces pour assembler et exporter, on organise des pèlerinages d’achat pour revendre au détail. Là où d’autres construisent des compétences, on réglemente des valises.
Rien ne changera sans infrastructures matérielles et juridiques à la hauteur. Il faut des ports désengorgés, des corridors terrestres fiables, un change lisible, un cadastre industriel transparent, des délais douaniers publics et opposables. Il faut un droit des affaires stable, un juge indépendant, une comptabilité nationale crédible. Il faut surtout remplacer la logique des faveurs par celle des règles : couper les passe-droits, publier les critères, chronométrer les guichets, rendre des comptes. Tant que la procédure restera arbitraire, l’épargne se cachera, l’investissement restera timide, la production restera marginale.
Fixons des objectifs simples et mesurables. Premièrement, abaisser la part des hydrocarbures dans les exportations sous 60 % à horizon cinq ans. Deuxièmement, identifier trois filières prioritaires – agro-industries avancées, équipements mécaniques, électronique légère – et leur garantir énergie, foncier et change à règles fixes. Troisièmement, ouvrir de vraies zones franches reliées à des terminaux performants, avec obligations d’export et audits publics. Quatrièmement, publier chaque mois des indicateurs logistiques (délai portuaire, dédouanement, transport intérieur) et sanctionner les retards. Cinquièmement, interdire tout nouveau décret qui contredit la fiscalité, et toute fiscalité qui sabote l’investissement. Le droit d’abord, les circulaires ensuite.
Mais rien de cela ne naîtra d’une structure parasitaire. Les indus-occupants ne cèdent pas par bonté ; ils cèdent quand la citoyenneté se réveille, se coalise et s’institue. Il ne s’agit pas de hurler à la place de l’économie, mais de la libérer de la servitude des licences. La souveraineté ne se décrète pas, elle se fabrique : par des usines, des ports, des contrats lisibles, des tribunaux qui tranchent, des responsables qui rendent des comptes – y compris pénaux lorsque la prédation est avérée. Reprendre l’appareil confisqué n’est pas un slogan ; c’est un programme.
Cette bataille est d’abord une bataille de langage. Cessons d’appeler « État » ce qui n’est qu’une enveloppe capturée. Un État protège, arbitre, oriente ; une occupation interne siphonne, paralyse, détourne. Tant que la confusion sémantique perdurera, la capture restera politiquement rentable. Redonner leur sens aux mots, c’est redonner sa boussole à la cité : budget public, appel d’offres, responsabilité, impartialité, prévisibilité. Là commence la reconstruction – dans la clarté, pas dans la contorsion.
On n’émancipe pas une nation avec des valises. On l’émancipe avec des capacités. Tant que la confiscation perdurera, l’Algérie restera prisonnière d’un présent minuscule, une grandeur potentielle réduite au cabas. Le jour où la citoyenneté reprendra l’appareil aux mains des usurpateurs, le basculement deviendra possible : de la rente à la valeur, de l’importation réflexe à la production utile, de l’humiliation à la dignité. Alors seulement, nous sortirons du bazar et reviendrons à l’histoire, non plus comme un peuple assigné à la caisse, mais comme une nation qui fabrique, exporte et se gouverne elle-même.
Khaled Boulaziz
