« Rassurez-vous », nous dit-on. Les réserves de change couvriraient quinze mois d’importations. Comme si l’avenir d’une nation de quarante-six millions d’âmes se résumait à un matelas de devises gardées jalousement par une Banque centrale prisonnière du pouvoir militaro-bureaucratique. Comme si la stabilité d’un pays pouvait se réduire à un indicateur comptable. On agite le chiffre de 68 milliards de dollars de réserves, on s’extasie devant des dépôts islamiques de 80 000 milliards de centimes, on célèbre l’augmentation de 1 520 milliards dans les comptes d’investissement. Mais qu’y a-t-il derrière ces chiffres ? Rien d’autre qu’un rideau de fumée, une illusion de prospérité bâtie sur la rente pétrolière et sur le verrouillage d’une économie étouffée.
Car enfin, qui profite de ces réserves ? Le peuple ? Non. Elles ne servent ni à diversifier la production nationale, ni à financer des industries créatrices d’emplois, ni à stimuler l’innovation. Elles ne font qu’acheter du temps, couvrir les importations massives de blé, de médicaments, de voitures, de carburants raffinés. Quinze mois d’importations, c’est l’aveu éclatant que l’Algérie n’a pas d’économie interne capable de soutenir sa population. Tout dépend de l’extérieur. La Banque d’Algérie ne rassure pas : elle confirme la dépendance. Elle proclame l’autosuffisance en chiffres comptables, mais elle masque l’indigence réelle de l’appareil productif.
Et ces fameux dépôts islamiques qu’on brandit comme trophées ? 80 000 milliards de centimes : une montagne de liquidités stériles. Cet argent dort, il ne circule pas dans une économie vivante. Il engraisse les banques publiques inféodées au régime, mais il ne finance ni start-up, ni agriculture moderne, ni projets industriels. On parle d’« investissements » alors qu’il ne s’agit que de dépôts figés, sans risque, sans audace, sans création de valeur. Le système bancaire algérien, qu’il soit islamique ou classique, reste une mécanique morte, coupée du réel, obsédée par la gestion des flux rentiers et incapable de soutenir le tissu entrepreneurial. La Bourse d’Alger, avec moins de 0,1 % du PIB, est un cimetière de titres, pas un marché. Voilà la vérité qu’on camoufle derrière les milliards comptés en centimes.
On nous dit aussi que le dinar se serait « apprécié de six pour cent » face aux devises partenaires. Faut-il rire ou pleurer ? Cette hausse n’est pas le fruit d’une économie compétitive, d’une industrie exportatrice, d’une agriculture florissante. C’est un artifice né de la rente gazière : tant que l’Europe, assoiffée d’énergie, achète au prix fort, le dinar respire artificiellement. Mais demain ? Le jour où les prix du gaz baisseront, le mirage s’évaporera et la monnaie retombera dans sa léthargie habituelle. On maquille la vulnérabilité structurelle avec des décimales flatteuses. On feint d’ignorer que la monnaie d’un pays ne vit pas de ses tuyaux de gaz, mais de la vitalité de son économie réelle.
Ce discours triomphaliste est une insulte à la jeunesse algérienne. On lui dit : « Rassurez-vous, quinze mois d’importations sont garanties ! » Mais que lui importe ? Cette jeunesse veut un emploi, une dignité, un avenir. Elle ne veut pas savoir combien de mois les réserves de change permettront encore de nourrir un pays sans production. Elle veut créer, inventer, entreprendre. Or le système verrouillé par la caste militariste ne lui offre qu’un horizon : l’attente, l’exil ou la résignation. Le chômage officiel frôle les 15 %, celui des diplômés explose au-delà de 30 %. Mais les technocrates, eux, comptent des centimes par milliards et se félicitent de « l’équilibre ».
C’est cela, la tragédie algérienne : une nation riche, appauvrie par ses propres dirigeants. Un pays doté de 3 000 heures d’ensoleillement par an, mais qui importe encore de l’électricité. Un pays avec 8,5 millions d’hectares de terres agricoles exploitables, mais qui importe chaque année pour 3,5 milliards de dollars de produits alimentaires. Un pays fournisseur de gaz à l’Europe, mais qui importe pour 2 milliards de dollars de carburants raffinés. Voilà les vrais chiffres. Voilà la réalité qu’aucun rapport enjolivé ne peut occulter.
La caste militariste jubile de cette illusion comptable. Elle se pare des chiffres de la Banque d’Algérie comme d’un trophée. Elle proclame la solidité financière, alors qu’elle ne fait que prolonger l’asphyxie. Ce n’est pas une victoire économique, c’est une anesthésie politique. Les réserves de change deviennent l’outil central du chantage : à l’intérieur, elles achètent la paix sociale par la distribution de subventions ; à l’extérieur, elles offrent l’image trompeuse d’un État « stable », rassurant pour les partenaires européens. Mais derrière cette vitrine, la maison brûle : fuite des cerveaux, économie informelle, corruption endémique, immobilisme institutionnel.
Il est temps de cesser de se rassurer avec des chiffres creux. Quinze mois d’importations ne sont pas un projet de société. Soixante-huit milliards de dollars de réserves ne sont pas une stratégie nationale. Quatre-vingt mille milliards de centimes de dépôts ne sont pas un développement. Ce sont des chiffres de survie, pas des chiffres d’avenir. Tant que la caste militariste confisque l’État, détourne la rente et bride les forces vives du pays, l’Algérie restera un colosse aux pieds d’argile. La vraie réserve d’avenir, ce n’est pas la Banque d’Algérie, ce sont ses citoyens. Et tant qu’ils seront traités comme des variables d’ajustement, aucune réserve ne suffira à couvrir la faillite politique.
Khaled Boulaziz

