Il faut d’abord le dire, simplement et sans détour : honneur à celles et ceux qui embarquent aujourd’hui depuis Barcelone pour forcer l’horizon et apporter du pain, des médicaments, des générateurs —et surtout une vérité : le siège n’est pas une fatalité, c’est un choix politique. La « Global Sumud Flotilla » n’est pas une fantaisie maritime, c’est la décence en mouvement, la continuité concrète du droit de passage face à une frontière devenue instrument de punition collective. Que Greta Thunberg et des élus européens s’y joignent n’est pas l’anecdote people d’un week-end d’août : c’est la honte des gouvernements mise à nu par des civils qui assument, en leur nom, l’obligation d’empêcher l’irréparable. Les faits sont têtus : une précédente tentative — le voilier Madleen — a été interceptée en juin en haute mer, ses passagers arrêtés puis expulsés.
Que répondent nos États à cette obstination du réel ? Des communiqués corsetés, des « préoccupations » indéfinies, quelques convois négociés à la marge, et l’éternelle liturgie des « garanties de sécurité » qui sert de paravent à l’asphyxie. Pendant ce temps, les organismes onusiens et indépendants actent l’inimaginable : la famine est confirmée à Gaza, avec plus d’un demi-million de personnes classées en IPC Phase 5—catastrophique. Oui, le mot a été prononcé : famine, au XXIᵉ siècle, sous caméras et satellites, au cœur d’un ordre international qui se prétend légaliste.
Le courage, désormais, n’habite plus les chancelleries ; il a migré sur les ponts humides de bateaux civils. Les États qui se targuent de « valeurs » ont laissé des particuliers faire le travail minimal : tenter d’ouvrir un corridor humanitaire par la mer — parce que par la terre on étouffe, et par les airs on interdit. Qu’on ne vienne pas parler « neutralité » : la neutralité, quand la famine est administrée, devient complicité par omission. Le droit, ici, n’est pas un exercice littéraire. Il impose de prévenir les crimes, d’assurer l’acheminement de l’aide, d’empêcher l’emploi de la faim comme arme de guerre. Dire que « ce n’est pas si simple » est l’alibi des faibles ; admettre la simplicité implacable des faits — des enfants qui meurent faute de lait — exigerait d’agir, et l’action ferait tomber des masques, des contrats, des carrières. Même aux États-Unis, quelques sénateurs appellent à un « afflux massif » de lait maternisé pour Gaza : signe que la réalité fend les parois de l’indifférence, mais pas encore assez pour renverser l’inertie diplomatique.
Qu’on me comprenne : ceci n’est pas un plaidoyer pour l’« héroïsme ONG ». C’est un réquisitoire contre l’inaction militaire de tous les pays qui disposent, eux, des moyens d’imposer l’évidence : l’ouverture durable d’un corridor humanitaire garanti, sous escorte internationale, avec contrôle multilatéral, et l’arrêt des entraves délibérées à l’aide. Ce n’est pas une demande extravagante ; c’est la base de l’ordre public international auquel nous prétendons adhérer. Si des marines trouvent l’audace de pirater des voiliers civils en eaux internationales — et de s’en vanter — alors d’autres marines peuvent organiser, protéger et garantir le passage du pain, des médicaments et des chirurgiens. L’argument du « risque d’escalade » a fait son temps : l’escalade, c’est la famine confirmée ; l’escalade, ce sont les zones au nord où l’évaluation est devenue impossible parce que l’accès est barré ; l’escalade, c’est l’idée obscène qu’on peut gagner une guerre par le vide du ventre.
On rétorquera : « Et la politique ? Et les négociations ? » Je réponds : la politique sans couloirs de vie n’est qu’un théâtre d’ombres. L’on peut disserter sur les « paramètres finaux » durant mille sommets, mais un enfant privé de calories aujourd’hui n’attendra pas un communiqué de plus. Ce que la flottille apporte n’est pas seulement du tonnage ; elle apporte un impératif catégorique : si les États n’ouvrent pas, les citoyens ouvriront. Et si on les arrête, on documentera, on témoignera, on recommencera. Parce que tout, désormais, est filmé, daté, sourcé—des images du port de Barcelone aux annonces publiques des organisateurs, en passant par les dépêches qui confirment l’embarquement et l’objectif déclaré de « rompre le siège illégal ». Le monde sait. Et quand le monde sait et se tait, les bateaux parlent.
Alors oui, cette tribune est un soutien moral total à la flottille qui appareille, à celles qui suivront depuis Tunis et d’autres ports, aux équipages cosmopolites qui confectionnent, avec du bois, des voiles et du courage, la seule politique cohérente : sauver des vies tout de suite. Mais elle est surtout une accusation : contre l’inaction militaire des puissances capables d’imposer un corridor, contre la procrastination principielle de l’Europe, contre la valse cynique des « partenaires » régionaux qui se contentent de calculer la météo de Washington. L’Histoire ne retiendra pas les notes verbales ; elle retiendra la cartographie de la faim et la liste des ports qui ont laissé partir — ou empêché de partir — des bateaux de conscience.
On me dira que les mots brûlent. Tant mieux. Nous n’avons plus le luxe du tiède. Quiconque prononce « jamais plus » en cérémonies feutrées et tolère, dans le même souffle, la famine instrumentalisée perd le droit de parler en notre nom. La seule « ligne rouge » qui vaille, c’est un couloir de vie ouvert, sécurisé, pérenne, et l’arrivée immédiate de convois maritimes sous protection internationale. À défaut, qu’on laisse naviguer celles et ceux qui, à mains nues, font entrer un peu d’humanité dans une mer verrouillée.
Les bateaux partent. À terre, les gouvernements temporisent. Entre les deux, il y a une boussole : le droit à la vie. Qu’elle guide enfin la décision publique — ou qu’elle continue d’inspirer la désobéissance civile des justes. Parce qu’au bout de la route, l’Histoire demandera : quand la famine fut déclarée, où étiez-vous ? Sur quel quai ? À quel côté de l’ancre ?
Khaled Boulaziz
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(Notes factuelles : départ annoncé de Barcelone d’une flottille civile visant à « rompre le siège » et à livrer de l’aide ; interception du Madleen le 9 juin en haute mer ; famine confirmée par des organismes onusiens/IPC en août 2025 ; appels politiques récents à un afflux d’aide ciblée pour les nourrissons.)
